Habiter le nomadisme

Habiter le nomadisme

Habiter le nomadisme. L’exemple de l’habitat mobile des travellers du mouvement techno

par Caroline SPAULT 

Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales – Master Recherche 2008

EHESS Marseille Ð Vieille Charité
Master II Recherches Comparatives en Anthropologie, Histoire et Sociologie
2007-2008

Habiter le nomadisme.

L’exemple de l’habitat mobile des travellers
du mouvement techno.

Caroline SPAULT

Sous la direction de Philippe Gaboriau et de Jacques Cheyronnaud
Sous le tutorat de Florence Bouillon

REMERCIEMENTS 6

INTRODUCTION 7

PREMIERE PARTIE

LES TRA VELLERSA L’EPREUVE DE L’HISTOIRE 

CHAPITRE I

GENESE DU MOUVEMENT TRA VELLER EN GRANDE -BRETAGNE 

12
12

.14

14

a) New age travellers ou les premières traces des routards angl ais 

16

b) La grande déviation: la confluence entre les travellers et les punks 

22

c) The right to party : La techno, vecteur des peuples travellers 

24

CHAPITRE II 

30

L’ECHAPPEE BELLE.

30

L’AFFLUENCE DES TRA VELLERSEN FRANCE. 

30

a) Vers l’espace-temps d’une free-party. 

31

b) L’expérience technomade aujourd’hui, en France .

38

DEUXIEME PARTIE

SE REPRESENTER L’HABITAT MOBILE DES TRAVELLERS

41
41

INTRODUCTION AU VEHICULE AMENAGE 

43

a) L’acquisition: un premier pas vers la propriété .

44

b) Aménager son habitation mobile: une entreprise ambidextre .

45

CHAPITRE I

.48

POUR UNE PHENOMENOLOGIE DU CHEZ-SOI DANS UNE HABITATION MOBILE .

48

a) Les jeux de l’intimité et de la publicité. 

….48

b) La résidence mobile: une idée du confort .

55

CHAPITRE II 

59

USAGES ROUTINIERS DU VEHICULE AMENAGE .

59

a) Compétences techniques et talents aménageurs .

59

b) Pour une utilisation écologique du véhicule aménagé .

60

c) Le véhicule aménagé : reflet d’un mode d’habiter distinct et analogue. 

63

TROISIEME PARTIE 66

HABITER LA MOBILITE : 66

L’EXPERIENCE D’UN QUOTIDIEN INSOLITE ET TUMULTUEUX. 66

CHAPITRE I .68

PERMANENCES ET DISCONTINUITES SOCIOPOLITIQUES AU REGARD DU MODE DE VIE DES

TRA VELLERS. 68

a) Les free-parties ou l’affiliation à une marginalité temporaire singulière 68

b) Le pêle-mêle sociopolitique de la mise en habitat mobile. 71

CHAPITRE II 74

LES TRA VELLERS: ENTRE AUTONOMIE ET DEPENDANCE. 74

a) Résider dans un logement mobile: une initiative complexe.74

b) Les travellers, une existence ébranlée entre injonction à la mobilité et à la sédentarité.77

CONCLUSION 81

LES TRA VELLERS COMME PRISME D’ANALYSE DE L’HABITAT MOBILE. 81

BIBLIOGRAPHIE 86

TABLE DES ILLUSTRATI ONS 94

ANNEXES 95

À Simon, Kerry, Robin, Ryan, Leila, Saimon, Vinca, Sue, Natalia, Sylvain et Emilie, Steve, Les Caroline, Morgane, Guillaume, Marine.

Aux moments partagés.
À la route.
Aux travellers du monde entier.

Remerciements

Tout d’abord, je remercie l’ensemble de la troupe des travellers-circassiens anglais, les Bassline Circus . De plus, je tiens à remercier l’ensemble des membres du forum Internet Mercotribe, source inestimable d’informations sur l’habitat mobile. De même, je remercie les acteurs (ou ex-acteurs) des sound -systems suivants: Seb des Brain-HackersPTT, Adrien des Sono Pirat Unit, Fab des Trakass , les Bordelik, les PHP, Tewfik des Terre -Happy . J’espère que ce mémoire saura respecter leurs dires et leurs expériences.

Je tenais également à remercier l’ensemble du corps enseignant qui a suivi et dirigé, durant ces deux dernières années, cette recherche. En particulier, Florence Bouillon, ma tutrice et Philippe Gaboriau, mon directeur de recherche, pour leurs formidables conseils. Je remercie aussi Jacques Cheyronnaud qui a toujours soutenu mon projet de recherche en tant que codirecteur de mémoire.

Je témoigne également toute ma gratitude à toutes les personnes non-citées ici qui ont interagi de près ou de loin avec ce travail.

Introduction

«Je vis plus de trois mois par an dans mon camion, et si je n’étais pas obligé de me sédentariser pour des raisons professionnelles, je serais plus souvent sur les routes [É] »1

«Pour moi, la mobilité est de rigueur [É] J’ai l’intention de vivre à long terme dans mon camion. »2

Ils ne se connaissent pas et pourtant, ils partagent le même paradoxe apparent: habiter le nomadisme. À défaut d’utiliser le terme de nomadisme qui renvoie de manière générale au genre de vie d’un groupe que la nature de ses activités contraint aux déplacements, j’emploie par commodité le terme de mobilité. La mobilité renvoie d’ordinaire au caractère de ce qui est mobile. J’envisage ainsi l’habitat mobile, comme mode d’habiter dans la mobilité, au regard d’une population qualifiée de travellers techno. L’habiter, compris comme le rapport que l’homme entretient à son espace habitable (de Radkowski, 2002: ) est ainsi connoté à la mobilité. De nos jours, les acteurs sociaux sont face à une double injonction: d’une part celle de la mobilité professionnelle et d’autre part, celle de la sédentarité domiciliaire.

Cette recherche s’inscrit dans une anthropologie de l’habitat et dans une sociologie des marges, dans laquelle je mobilise des outils ethnographiques, historiques, et sociologiques. L’objet de cette recherche porte sur les dispositions à habiter un logement mobile chez les travellers du mouvement techno. En toute fidélité avec mon terrain d’enquête, j’utilise le terme vernaculaire de traveller traduisible par [voyageurs] et faisant référence à une partie de la population issue des fêtes techno clandestines, plus connues sous le vocable de free ou rave-parties.

1 Pascal, 26 ans, chauffeur routier. Entretien du 23/01/2008.

2 Charlene, 32 ans, artisan. Entretien du 6/05/2007.

Au regard de la population qui m’intéresse, je me demande ainsi comment habite-t-on la mobilité? En admettant les travellers comme formation sociale signifiante, que nous donnent-ils à voir du logement ambulant ? Quelles relations ont -ils à la société globale et à ses normes? Les travellers représentent-ils une forme de résistance à l’injonction de sédentarité domiciliaire ?

Nos sociétés occidentales contemporaines sont de plus en plus des sociétés mobiles. En France, par exemple, là où en 1936, chacun parcourait cinq kilomètres par jour, nous parcourrons aujourd’hui, en moyenne, chacun chaque jour, physiquement près de 45 kilomètres, et virtuellement, des milliers. Le monde est quasiment inverse de celui de 1936, où le départ était l’exception, le téléphone rare, la radio une découverte, et la sédentarité la règle (Viard, 2006: 9).

De nos jours, nous ressentons sans cesse le besoin d’être mobile. Que ce soit au regard de flexibilité professionnelle ou d’activités de loisirs, les codes normatifs en matière de mobilité nous poussent de plus en plus au mouvement. Face à cette culture de la mobilité, il devient ainsi difficile d’opposer les sédentaires, les nomades, les migrants. Autrement dit, je ne cherche pas à mettre en exergue les divergences entre un cadre social sédentaire et un cadre nomade. Il apparaît que la sédentarité et la mobilité concourent à favoriser l’émergence d’autres pratiques ambulantes, manifestes chez les travellers, notamment.

En outre, nos sociétés se fondent sur une injonction à la sédentarité, à la stabilité, à la permanence spatiale des individus. L’accès à la propriété privée dont les agences immobilières et les organismes de crédit font l’apologie, est également devenu une règle dans nos sociétés industrialisées. Les services à domicile de plus en plus fréquents dans toutes les sphères de la vie sociale, et l’omniprésence de la télévision dans les foyers, limitent les mobilités de temps libre. L’impératif d’une sédentarité domiciliaire est le plus pesant. Dans ces espaces de mobilité, les trajectoires des travellers sont faites de points d’ancrage temporaires et occasionnels, parfois au sein de squats. Pour ces jeunes Européens, une trop forte sédentarisation semble alors entraver leur liberté.

L’homme est aujourd’hui un bricoleur de la vie sociale, pris entre mouvance et constance. L’ultimatum issu des normes sociales, consistant à acquérir un logement fixe et par conséquent à stabiliser la population, ne semble pas être applicable à tous.

En effet, le logement est devenu, au sens de Robert Castel, une question sociale récurrente, c’est-à-dire, un «défi qui interroge, remet en question la capacité d’une société à exister comme un ensemble lié par des relations d’interdépendances» (Castel, 1995 : 25).

La question du mal-logement renvoie à une pluralité de mauvaises conditions d’habiter concernant de plus en plus de ménages mais aussi des publics et des situations de plus en plus variées. Face à la pénurie généralisée de logements et à la hausse du coût du parc privé, certaines personnes ont répondu par la mise en mobilité d’un habitat. Intégrant caravanes, fourgons aménagés ou camping-cars, ils vivent entre itinérance et sédentarité. En expérimentant une autre manière d’habiter, les travellers répondent ainsi à cette tension sociale inhérente au mal-logement.

Chaque population mobile devrait faire l’objet d’une recherche approfondie. Grâce à mes connaissances préalables des fêtes techno clandestines et de l’habitat mobile, j ‘ai sélectionné une seule catégorie de ces personnes de façon à mener une investigation singulière et concentrée. Je me suis ainsi particulièrement intéressée au groupe nommé travellers. Ils ont en moyenne entre 18 et 35 ans, sont fréquemment employés en tant que saisonniers ou dans les agences d’intérim, bien qu’ils puissent être aussi bien chômeurs, à la recherche ou non d’un emploi. Subsistant également grâce à l’économie basée sur leur sound-system3 , ils vivent effectivement une partie de l’année dans leur habitat mobile.

Aussi, les travellers sont plus souvent des hommes bien que ce mode de vie attire de plus en plus de femmes. En moyenne, ils sont célibataires. Toutefois, la mise en concubinage devient de plus en plus fréquente chez les travellers qui ne franchissent cependant pas le seuil du mariage. Si certains ont fondé une famille en habitant dans la mobilité, d’autres ont préféré se stabiliser le temps nécessaire à l’évolution de leurs enfants. C’est effectivement ce que soulignait Coralie, au cours d’un entretien: «C’est difficile d’être nomade quand on a deux enfants [É] »4

3 Le sound-system [système sonore] est compris comme l’ensemble du matériel propre à un groupe permettant la diffusion de sons et de vidéos, concrétisant ainsi l’organisation d’une festivité. Dans la partie suivante, je réalise une explication détaillée de ce terme : voir chapitre IV, page 21.s

4 Coralie, 30 ans, sans emploi.

Pour réaliser cette recherche, je suis partie à la rencontre d’anciens travellers anglais, réunis aujourd’hui dans une troupe de cirque, appelée Bassline Circus. Ex-organisateurs de soirées techno, j ‘ai privilégié leurs expériences de travellers que celles d’artistes de cirque contemporain. Pendant un mois de l’été 2007, entre Londres, Cheltenham et Manchester, j’ai participé aux convois qui les menaient aux festivals. J’ai apporté mon aide quant à la mise en place de leur spectacle, en participant à plusieurs tâches logistiques telles que la gestion des costumes, du décor et du maquillage. Mes matériaux relèvent de l’observation participante et d’entretiens semi directifs. Grâce aux entretiens, j ‘ai saisi les souvenirs de voyages et les premières fêtes techno qu’ils organisaient. Par la méthode des trajets commentés propre à Jean-Paul Thibaud, j ‘ai dès lors recueilli les ressentis lors des déplacements et obtenu les commentaires des agents (2001 : 79-99). Enfin, par mes observations, j’ai découvert leur manière d’habiter la mobilité (vécue ici) entre un squat londonien, les festivals de cirque et les différentes excursions.

Par ailleurs, dans une perspective comparative, j ‘ai prolongé ce terrain d’étude en France. Je me suis ainsi mise en contact avec diverses troupes de travellers, bien souvent réunies autour d’un sound-system. C’est au cours des fêtes techno clandestines que je me suis entretenue avec les acteurs sociaux: organisateurs, participants, policiers. J’ai photographié de nombreux véhicules et de nombreuses situations festives. J’ai également observé sur des temps longs quelles sont les pratiques des travellers en milieu festif, leurs manières de cohabiter.

Au regard de la problématique et des hypothèses qui en découlent, je dresse dans une première partie l’historique des mouvements de travellers en Angleterre et en France, des années 1960 à nos jours. Dans une perspective compréhensive, j’ai travaillé à la comparaison des travellers anglais et français autour des notions d’ordre public et de jeunesse. Des new age travellers aux technomades, en passant par l’expérience des squats vécue par le mouvement punk, l’émergence de l’habitat mobile et de ses difficultés à exister dans la société globale se retrace ainsi sur un temps relativement court.

Dans une seconde partie, je me focalise davantage sur l’habitat mobile et ses représentations. L’introduction des différents coûts que représente un habitat mobile me permet de présenter le véhicule aménagé en logis. Ensuite, les questions de l’intimité et de la publicité de la résidence mobile sont développées au regard de la construction d’un espace public et privé.

Aussi, grâce à notion de «chez-soi», je creuse la question de l’occupation de l’espace public et de l’espace privé. Puis, au regard des préjugés sur cet habitat, communément jugé rudimentaire, je m’essaye à la compréhension du confort et de ses caractérisations.

Enfin, les compétences à habiter un véhicule aménagé en logis sont éxaminées. Puisque le caractère éminemment autonome de l’habitat mobile révèle les compétences de ses acteurs et démontre les aptitudes à déceler des ressources, nous voyons d’une part, les compétences acquises culturellement venant rendre compte que l’habitant crée des arrangements dans son logement à partir de « modèles culturels»; d’autre part, on comprend les compétences des travellers à habiter la mobilité dans leur capacité à maîtriser les différents éléments.

La dernière partie se consacre à l’équilibre trouvé entre les injonctions de sédentarité domiciliaire et l’injonction de mobilité. En me demandant si les travellers sont des acteurs ou des sujets de la mobilité, les idées interdépendantes de contrainte et de choix sont abordées. Je considère également les incidences sociales au logement mobile, en analysant les rapports de la résidence mobile et de son occupant, à la société globale et à ses normes. Puisque la question du logement ambulant ne fait pas partie des interrogations qui se posent aujourd’hui dans le champ politique français et anglais, nous réfléchissons pour terminer sur les discontinuités sociopolitiques apparentes.

Première partie

Les travellers à l’épreuve de l’histoire

Free-party organisée par le sound-system anglais des Spiral Tribe Ð Sud France Ð 1995. Photo prise par l’un des membres du sound-system disponible sur

http://www.spiral-tribe.org.

« Faire l’histoire des mots, c’est déjà introduire le doute dans les évidences de tous les jours. » (Noiriel, 1988 : 9)

« Il est des histoires laborieuses, qui portent comme des balafres, les traces de ces difficultés. » (Prost, 1996 : 281)

Chapitre I
Genèse du mouvement traveller en Grande-Bretagne

Dire l’histoire du mouvement des travellers en Grande-Bretagne et en France est complexe. D’une part, la difficulté est de choisir un début et une fin au temps que recouvre le mouvement des travellers. Isoler certains éléments historiques m’a ainsi permis de fixer la chronologie, soit des années 1960 à nos jours. Par exemple, lors de mes investigations, il est apparu que le terme même de traveller [voyageur] était utilisé au XVIIè siècle pour qualifier une catégorie de voyageurs autonomes anglais.5

D’autre part, en élucidant mes implications personnelles, j ‘ai pu circonscrire dans un premier temps «le poids de mon engagement » par rapport à certains événements et dans un deuxième temps, alléger mes considérations subjectives (Prost, 1996: 92). C’est en effet, en relisant mes premiers écrits sur l’histoire des travellers que je constatais un certain « enracinement personnel» (Prost, 1996 : 94). Pour atteindre ainsi une meilleure rationalité, une prise de recul a été nécessaire. Dans le même temps, ce sont les évènements et le rapport aux sources qui m’ont également permis de relativiser mon implication. C’est, notamment en parcourant les ouvrages de Paul Veyne, que j’ai compris qu’ « en aucun cas, ce que les historiens appellent un événement n’est saisi directement et entièrement, il l’est toujours incomplètement et latéralement à travers des documents et des témoignages, disons à travers des tekmeria, des traces» (1971 : 14). Aussi, je partage l’idée d’Antoine Prost selon laquelle: « C’est l’histoire qui crée le recul [É] » (1996: 96).

5 C’est au regard de la guerre civile qui déchira l’Angleterre entre 1647 et 1649 que l’on a pu trouver les racines des travellers. À l’époque les True Levellers ou The Diggers [Les vrais égalitaires ou les déracinés], sont réunis dans une secte dissidente puritaine fondée par Gerrard Winstanley. Ils s’établissaient ainsi sur les terres communales de Walton on Thames, dont ils exigeaient la jouissance. «La véritable liberté réside en la libre jouissance de la terre» affirmait Gerrard Winstanley en 1649. M éprisés, ils seront persécutés puis finalement expulsés par l’armée de Cromwell (Aubert, 1999 : 629).

Par ailleurs, la difficulté à construire cet historique réside dans l’absence de sources documentaires françaises. A contrario, c’est en Grande-Bretagne, notamment lors de l’enquête de terrain, que j ‘ai pu réunir différents éléments : entretiens, ouvrages, articles de presse. En France, exceptées la Une de quelques journaux nationaux et surtout régionaux, peu d’ouvrages scientifiques font mention du mode de vie de ces voyageurs autonomes, liés à l’univers de la musique techno. Néanmoins, les sources figuratives sont plus courantes. Lors de mes recherches, j’ai eu accès à des fonds photographiques importants disponibles sur Internet, à des documentaires cinématographiques achetés ou prêtés par des réalisateurs, à un panel d’affiches et de tracts pour chaque événement, et aussi à des sources orales comme des émissions de radio, notamment sur France Inter et France Culture.

J’ai procédé à l’écriture de cet historique au regard de concepts empiriques, par lesquels l’histoire du mouvement des travellers s’est articulée. C’est autour des notions d’ordre public, de jeunesse et de mode de vie que j ‘ai réalisé cette première partie. Je montre ainsi comment ces trois concepts viennent illustrer et expliquer le caractère singulier de cette formation sociale signifiante que sont les travellers.

Avant de pénétrer l’histoire des travellers, je tiens à préciser que les évènements singuliers auxquels je fais référence sont historiquement spécifiques et par conséquent à la fois «généraux et particuliers ». Les travellers sont ici les «représentants d’une catégorie» d’individus pris dans des époques données aux contextes sociopolitiques différents. (Veynes, 1971: 48) Ici, ce qui fait notamment leur spécificité, c’est le caractère hybride de leurs identités. Puisque, des new age travellers des années 1970 aux technomades des années 1980 à nos jours, j ‘ai réalisé que les travellers portaient en eux tout un ensemble d’identités disparates. Je fais l’hypothèse que toutes ces ipséités sont fédérées autour de la marginalisation de ces groupes.

Au regard de ces identités plurielles et des concepts clefs précédemment cités, j’aborde la méconnaissance, et par là même la méfiance existante autour de ces individus. Face aux a priori concernant les travellers (drogués, marginaux, dealers, impropres, négligés), les arguments montrent que sans être forcément faux, ces jugements spontanés masquent une part de la réalité sociale de leur univers.

a) New age travellers ou les premières traces des routards anglais.

Dans les années 1960, en Angleterre, le terme traveller est peu, voire pas du tout usité. On les appelle des New age travellers. L’usage du préfixe New Age renvoie à une sorte de «sacralisation du moi », à la primauté de l’intérêt personnel pris dans la spiritualité. (Hetherington, 2000: 12) Les New age travellers sont organisés autour du culte de l’individu et du collectif, au travers de thérapies alternatives.

Ces années -là, la terre britannique développe une tradition de concerts gratuits [free festivals]. Souvent réalisés en plein air, ils sont parfois associés à des mouvements alternatifs contestataires relatifs à des revendications contemporaines comme le rejet des armes de destruction massive. Les festivals libres sont donc vus et compris comme une sorte d’alternative à la société globale et non pas comme le haut lieu de l’amusement et du plaisir. On peut lire ces festivals comme un carnaval. En ce sens, le carnavalesque de ces festivals est associé à des formes rituelles de comportements transgressifs dans lesquels les sanctions morales et les comportements normatifs sont temporairement suspendus et décrédibilisés. À travers l’espace constitué en festival libre, outre une insistance sur la diffusion de la musique et la consommation ouverte aux drogues de toutes sortes, on peut voir que les festivals offrent des opportunités au jeu de la moquerie des autorités (Hetherington, 2000).

Avec cette idée de transgression, je suppose que la catégorie sociale de la jeunesse dans laquelle peuvent être inscrits les new age travellers, renvoie à des pratiques déviantes. Ces pratiques marginales proviennent d’une certaine «dissidence» comprise comme une marginalité choisie. C’est une prise de distance volontaire avec les normes et les valeurs dominantes. Le refus du conformisme peut ainsi être lu au travers de ces festivités.

Or, je fais également l’hypothèse que leur marginalité est subie dans la mesure où une partie de ces personnes se trouve démunie au point d’être dans «l’impossibilité économique de respecter les normes dominantes de la société » (Lascoumes, 1977: 54-55). Entre une marginalité choisie et subie, les new age travellers semblent osciller entre deux façons d’être face à la société : d’une part, leur anti-conformisme les éloigne des valeurs sociétales traditionnelles et d’autre part, dans le même temps, ils s’y résignent par défaut. Cette ambivalence, nous pourrons la retrouver tout au long de parcours divers et des différentes époques que traversent les travellers.

7

Le site de StoneHenge , célèbre monument mégalithique circulaire, haut lieu des festivités populaires depuis le XVIIIe siècle, est utilisé par les New age travellers entre les années 1960 et la fin des années 1980. En 1975, le festival de StoneHenge est devenu le festival libre annuel du peuple [people free festival]. L’idée est ici de célébrer le vivre ensemble et les différentes cultures du monde.

Solstice d’été, juin 1974, Festival libre de Stonehenge
Photographie prise par 
Peter Piwowarski.

Les New age travellers commencent ainsi à voyager de festivals en festivals, aux moyens de véhicules aménagés en logis. Les festivals prennent alors un sens important, par lesquels les travellers expérimentent le paysage dans lequel ils fondent leurs habitats.

Par ailleurs, l’idée d’un mode de vie nomade émerge en dehors des festivals, entre les événements, par les convois. À la fin des années 1970, le convoi n’est pas devenu juste la manière la plus sûre pour les new age travellers de se déplacer en territoire « hostile»; c’est devenu un défi ouvert aux autorités et un défi aux tentatives de régulation des personnes vivants sur les routes.

6 Stonehenge, dont le nom signifie « les pierres suspendues », est un grand monument mégalithique composé d’un ensemble de structures circulaires concentriques, érigé entre -2800 et -1100 avant Jésus-christ, du Néolithique à l’âge du bronze. Il est situé à 13 Kms au nord de Salisbury, et à 4 Kms à l’ouest d’Amesbury (comté du Wiltshire, Angleterre). L’ensemble du site de Stonehenge et le cromlech d’Avebury, à une trentaine de kilomètres au nord, est inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.

7 Un mégalithe est un monument constitué d’une ou plusieurs pierres de grandes dimensions, réparties en cercle, érigées par les Hommes, généralement au cours de la préhistoire, sans l’aide de mortier ou de ciment pour fixer la structure. Le terme trouve son origine dans le grec megas, grand et lithos, pierre.

C’est pourquoi, le convoi, son statut par conséquent, hors-la-loi et l’image de ces nouveaux nomades attirent de nombreux jeunes à la fin des années 1980. Leur mobilité peut être perçue comme un «pèlerinage », évoquant le déménagement temporaire de plusieurs personnes, de sa société hôte jusqu’à un espace sacré, un site particulier. Pour ces New age travellers compris alors comme des pèlerins, la marge constitue le centre. (Hetherington, 2000: 75) Autrement dit, les travellers de cette époque ne sont pas des pèlerins religieux au premier sens du terme. Mais, leur mode du voyage associé au convoi pratiqué dans les années 1980, rend compte de similitudes avec les pratiques de pèlerinage. Dans ce cas, le pèlerinage vers des sites de festivals a été potentiellement le moyen de rompre avec l’ordinaire, la quotidienneté prise dans la routine.

Au contact des travellers anglais, j’ai expérimenté divers convois, dans des véhicules différents à chaque fois. Ma place de passagère m’a permis d’apprécier la mise en route des véhicules. Aussi, le code symbolique interne entre conducteur, la gêne occasionnée à l’ordre public, le sentiment que le collectif ne fait qu’un sur les routes et la pesanteur du convoi au sens de son effet de masse, exhalent l’idée d’un certain pouvoir. Dès lors, en considérant le convoi comme formation sociale signifiante, j’ai fait l’hypothèse que le convoi donne à voir un collectif et ses interdépendances. Les interactions sociales internes et externes au convoi sont significatives. Elles viennent exprimer d’une part la contiguïté aux normes sociales en matière de circulation, en quelque sorte le respect du code de la route; et d’autre part, les compétences aux subterfuges, aux déviations sociales.

Aussi, puisqu’un convoi passe rarement inaperçu, je me suis demandée si les travellers n’éprouvent pas un certain plaisir à être vus, tout en ne souhaitant pas être repérés. À la suite de mes expériences et de mes observations, je peux dès lors affirmer que les différents convois privilégient le camouflage.

Néanmoins, je constate aussi la capacité pour certains à se mettre en scène, improvisant ici et là, des jeux de klaxons, des tours de rond-point, s’agglutinant parfois à plus d’une vingtaine de véhicules sur les places exigues de villages reculés. Ainsi, comme je le signale précédemment, les convois peuvent parfois être assimilés tantôt à un jeu, visant à se railler des autorités à travers des parades vrombissantes; tantôt à une formation sociale secrète et tapie, circulant obscurément.

«Minuit, nous disposons enfin de l’itinéraire. Il indique: « d’Aubenas, suivre Montpezat-sous-Bozon. Traverser le hameau, puis prendre la première route à droite. Au rond-point à gauche et premier DFCI à droite. Prendre le chemin forestier. À l’intersection, prendre à droite au gros rocher et tout droit jusqu’à la fête. Venez avec vos sacs- poubelles. Respectez le site, bonne soirée. » Nous quittons le campement temporaire en direction de la soirée. Il fait nuit. À la sortie d’un virage, nous retrouvons une troupe dans leurs camions stationnant sur le bas côté. On arrête le fourgon. Je descends du véhicule pour aller à leur rencontre. Ils semblent perdus. Carte routière en main, je leur explique rapidement où se trouve la soirée. L’un d’eux recopie l’itinéraire sur un papier libre. Finalement, on décide de se suivre. Dix minutes plus tard, nous formons un convoi de sept camions aménagés. Nous reprenons les routes sinueuses de l’Ardèche. Plus nous nous rapprochons du lieu de la fête, plus le convoi s’amplifiait. Sur la route, l’excitation des conducteurs et des passagers est palpable. La soirée se rapprochant, on entend des coups de klaxons, des cris de joie, des chiens aboyés, des moteurs vrombir. On s’approche. Nous sommes à présent sur le chemin forestier. Les ornières et les cassis secouent les véhicules. Les branches basses raclent les toits. Les conducteurs commencent à fatiguer tant le chemin est peu praticable par des véhicules de ce type. Certains camions ne passent pas, il faut couper des branches. Une personne sort une tronçonneuse de son coffre et commence alors à tailler les branches gênantes. Pendant ce temps, les autres véhicules stationnent, on entend des klaxons, des portes s’ouvrir, certains en profitent pour boire une bière, on patiente. Trente minutes plus tard, le convoi reprend la route. Avant d’arriver sur le site de la fête, deux personnes font le pied de grue à l’entrée du champ pour demander à chaque véhicule une donation. Quelques pièces, cigarettes et autres morceaux de haschich leur sont donnés. Le convoi s’engage alors sur le champ où se déroule la soirée. Les véhicules s’agencent et tentent de former un cercle au centre duquel sera établi un feu de bois. Une fois garé, on ouvre les portes latérales des fourgons, on sort tables, chaises, nourritures et apéritifs, on s’installe. La fête est là.»

Journal de terrain, Septembre 2007.

Il n’est pas vain de souligner que les convois massifs et les divers rassemblements connaissent des mesures répressives. Les festivals libres de Stonehenge sont le théâtre de violents affrontements entre les festivaliers et les forces de l’ordre. C’est notamment à travers The battle of beanfield [La bataille du champ de haricots] que l’histoire nous donne à voir ces confrontations.

En 1985, une centaine de new age travellers s’unissent dans un convoi massif de plusieurs véhicules pour former The peace convoy [Le convoi de la paix]. Ils s’engagent ainsi sur la route du site

de Stonehenge pour y établir un grand rassemblementet protester contre la venue de missiles de croisière américains sur les terres britanniques. Mais la police anticipe leur arrivée et clôture le périmètre du monument pour empêcher ainsi l’évolution du convoi et le rassemblement. Bien que redoutant ces barrages, ils tentent malgré tout de forcer le passage en s’introduisant par un champ de haricots. Mais, ils s’y embourbent. Les forces de l’ordre procèdent alors à une véritable chasse aux sorcières et ont recours excessivement à la violence, brisant pare-brise et fenêtres des véhicules, châtiant le moindre individu en fuite.

Les documents photographiques, les témoignages, les interviews journalistiques et les Unes de l’époque ont largement rendu compte de cet événement constatant que le système en place n’était pas adéquat pour ces populations marginales. Les new age travellers ont d’ailleurs attaqué en justice l’ensemble du corps policier pour violence injustifiée. Ils ont obtenu gain de cause après six années de procédures juridiques.

Juin 1985, Battle of the beanfield.
Photographie prise par Alan Lodge.

Au mois de mai et juin de l’année 1986, les troupes de new age travellers continuent à se rassembler autant que faire se peut. Mais les forces de l’ordre les repoussent vers le sud de l’Angleterre. C’est dans ce contexte, que l’amendement du Public Order Act est créé en 1986.

La section 39 prévoit la régulation des convois de masse, et qualifie de criminel toute personne séjournant sur les terres britanniques sans droit ni titre.8

Dans ce climat politique très hostile aux travellers, les convois commencent à s’amoindrir. Les familles vivant dans la crainte des expulsions, se sédentarisent, trouvant entrepôts [warehouses] ou fermes pour les accueillir. Certains recréent les communautés rurales telles qu’elles sont pratiquées plus tôt par les hippies dans les années 1960. Les festivals libres sont ainsi court-circuités, rompant l’économie parallèle qui s’y est créée. En effet, ces fêtes sont aussi le lieu du commerce. Outre les vendeurs de glaces ambulants et le sourd marché des drogues, toutes sortes de biens sont vendus au sein de ces espaces festifs. Dans la perspective New Age, on peut y trouver toute une gamme de produits parapharmaceutiques naturels, des cristaux, des livres d’astrologie, des jeux de tarot. Aussi, les travellers ont toujours une place dans leur véhicule respectif pour stocker objets et bibelots destinés à la vente ou au troc dans les festivals: pièces mécaniques, objets ramenés de voyages, disques et autres mobiliers sont agencés à travers des brocantes. La mise en vente de véhicules (camions, bus ou caravanes) y est aussi fréquente, tout comme les différents services offerts : peinture sur véhicule, tatouage, piercing.

Pendant que ces festivals donnent l’impression d’un désordre spontané, ils sont vraisemblablement réglementés et auto-policés. Autrement dit, dans une perspective propre à Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, on peut penser ces marchés parallèles comme l’exemple d’une certaine «reproduction de l’ordre social » (Bourdieu, Pas seron, 1970). La volonté de créer une sorte d’économie différente basée sur le troc ou le don renvoie ici à la capacité de ces individus de sortir de l’économie libérale dominante et d’envisager ainsi d’autres normes, d’autres modèles d’échanges.

8 Le texte stipule que toute personne séjournant illégalement (sans accord préalable) sur les terres britanniques, commet une infraction aux yeux de la section 39 du Public Order Act de 1986. Ces personnes sont passibles de quatre mois d’emprisonnement. Traduction de la section 39 «Pouvoir de délogement des intrus sur les terres» du Public Order Act, 1986 : 25.

Marché, Festival libre Formby Point, Lancashire en Angleterre, 1988.
Photographie prise par Alan Lodge.

Or, les témoignages reflètent en même temps une autre réalité. Même dans les systèmes les plus autogérés, visiblement les plus libres de toute coercition, on remarque la réplique de certaines normes sociétales. Hiérarchisation des rôles, compétition, concurrence, division des tâches ménagères, logistiques ou de maintenance sont autant de codes que la société produit et que ces micro-sociétés reproduisent.

b) La grande déviation : la confluence entre les travellers et les punks.

Dans le même temps, la scène punk londonienne sort de l’ombre. Les premiers groupes apparaissent dans les années 1975-1976 et affichent ainsi leur volonté de tabula rasa, et leur liberté de création maximale, comprise notamment à travers le vocable Do It Yourself ou DIY [Faites-le vous-même]. Ils s’approprient la notion d’autogestion, comprise comme la gestion par soi-même. Dans les faits, les punks investissent les espaces abandonnés des villes

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[squats ], créent des fanzineset des labels autonomes et indépendants, organisent des concerts gratuits dans les bas-fonds des quartiers déshérités [Inner cities].

9 Un fanzine (contraction de fan et de magazine) est un périodique indépendant, créé et réalisé par et pour quelques passionnés. Les fanzines sont souvent liés à des mouvements musicaux.

Tout comme l’annonçait un tract de Positive Force, un groupuscule punk de la scène londonienne, en 1985 : le punk « Ce n’est pas une mode, un certa in style de vêtement,

une phase passante de rébellion instinctive contre tes parents, la dernière tendance «cool» ni même une forme ou un genre particuliers de musique. Réellement, c’est une idée qui guide et motive ta vie. La communauté punk ayant subsisté, existe pour soutenir et réaliser cette conception à travers la musique, l’art, les fanzines et d’autres expressions créatives particulières. Et quelle est cette conception? Penser par toi-même, être toi -même, ne pas te contenter de prendre ce que la société t’a donné, établir tes propres règles, vivre ta propre

vie. »10

Le mouvement punk illustre ainsi l’exemple extrême de la jeunesse. Pour mieux envisager la notion de jeunesse, je reprendrais la définition du concept de Giovani Levi comme: «fait social instable et réalité culturelle lourde d’une foule de valeurs et d’usages symboliques» (Levi & Schmitt, 1994: 8).

Avec l’exemple des punks, la jeunesse comme construction sociale et culturelle renvoie à la mise en indépendance d’individus. Formant un «réceptacle idéologique des espoirs et des angoisses diffus qui traversent la société» (Galland, 2004: 57-59), les jeunes punks et leur conception autonomiste de l’individu viennent ainsi s’inscrire dans un modèle abouti de la quête identitaire. Or, loin de moi l’idée d’amalgamer le mouvement punk à une crise d’adolescence.

Le DIY vient ainsi partiellement illustrer la volonté des jeunes d’être indépendants, sans coercition parentale ou sociétale. Cependant, là où les punks représentent un mouvement culturel singulier ne pouvant se confondre avec un autre, c’est bien dans leur mode d’occupation de logements vacants. Et l’on ne peut évidemment pas prétendre que l’ensemble de la jeunesse dans les années 1970 en Grande-Bretagne était affilié à l’habitat en squat et à l’errance. Pendant plusieurs années, les groupes punks représentent des citadins ambulants, menant leurs vies sur le mode d’une «errance active ». Le chercheur et travailleur social François Chobeaux s’est particulièrement consacré à cette population et indique que l’errance active «permettrait dès lors de souligner la part de volonté, de revendication qui fait la particularité de ce public [É ]» (2001: 2).

10 Texte qui trouve son origine dans un tract de Positive Force, rédigé par Mark Anderson en 1985.

Mais lorsque ces individus n’errent pas en ville, ils squattent et c’est bien ce qui a posé problème aux autorités. Pour faire face à la multiplication des espaces occupés sans droit ni titre, le Housing Act11 [Acte sur l’habitat] est voté en 1988. Sous l’impulsion de Margaret Thatcher le Premier ministre, ce texte vient légiférer l’accès au logement et fait par conséquent fermer les squats. Le texte autorise notamment les expulsions des squatters et vient interdire l’occupation de logements vacants. C’est ainsi que de nombreux jeunes squatters se retrouvent à la rue, expulsés du lieu qui abrite leurs pratiques.

Une fois de plus, le conflit émergeant entre l’ordre public et le mode de vie d’une catégorie de la jeunesse, (ici les punks) donnent à voir les liens d’interdépendances entre marginalité et législation. Les interactions entre le squat et le monde urbain peuvent être mises en parallèle avec d’une part, le lien entre marginalité et clandestinité propre au squat, et d’autre part, la normativité comprise dans l’ordre public urbain.

En ce sens, la législation qui vient réfréner les squats en Angleterre réprime dans le même temps l’exercice des activités culturelles autogérées par les squatters . Autrement dit, l’idée d’une contre-culture véhiculée par le mouvement punk, est d’autant plus étouffée qu’elle prône des valeurs opposées à celles de la culture dominante. Par exemple, l’autogestion semble représenter pour la culture dominante, une chimère qui vient détériorer les modes d’organisation traditionnelle d’une société.

c) The right to party: La techno, vecteur des peuples travellers.

Parallèlement, à la fin des années 1980, la nouveauté perçue de la techno, lorsqu’elle arrive des Etats-Unis (Chicago), entraîne un engouement particulier. C’est notamment le moment de l`apparition de l’ecstasy, substance amphétaminique psycho-stimulante présentée sous forme de comprimé. Néanmoins, l’usage de psychotropes illégaux, bien que faiblement constaté par les politiques publiques, crée la polémique.

11 Le Housing Act est un texte de loi anglais venant légiférer l’ensemble des modes d’habitat. Il stipule notamment que l’occupation illégale de logements vacants (squats) est interdite et que les personnes qui s’introduisent de la sorte dans des lieux inoccupés sont des intrus (trespassers) répressibles par le Criminal Law Actde 1977.

Polémique, notamment encouragée par l’ambiguïté de l’appellation dominante de la techno de
l’époque, l ‘Acid acides 12

house : une variante de la house caractérisée par la présence de sons (Racine, 2002: 105).

En 1988, en Angleterre, le nombre de discothèques diffusant cette musique est encore restreint, et toutes ne répondent pas, par leurs horaires de fermeture, au besoin de danser toute la nuit : hormis pour Londres, elles doivent fermer à deux heures du matin. Les premiers soundsystems sortent alors des villes, entraînant avec eux des milliers de citadins et créent par conséquent les premières fêtes techno, organisées en dehors des réseaux institutionnels, qu’on appelle rave. Entre autres journaux à fort tirage, The Sun fait à plusieurs reprises sa Une avec le «scandale des raves », notamment le 26 juin 1989. La première page montre des jeunes danseurs sous la mention « défoncés» en lettres géantes. La légende indique: «Nuit d’extase. La danse folle de jeunes à la recherche de sensations fortes lors d’une fête secrète rassemblant plus de 11000 personnes.» L’équation certes lapidaire rave = ecstasy a longtemps fait recette, nourrissant ainsi différents discours et justifiant bon nombre de campagnes de répression.

Quant aux sound -systems, ils sont alors compris comme l’ensemble du matériel propre à un groupe permettant la diffusion du son (Disc Jockey: Dj) et de vidéos ( Live visuel avec le Visual Jockey:Vj). Ce terme exprime également la réalité du groupe, généralement une bande d’amis, réunis autour de ce matériel et de l’organisation des fêtes. L’introduction aux sound-systems se fait ici da ns l’acception d’un mode de vie alternatif qui crée les conditions objectives d’une «déviance sociale collective » (Pourtau, 2004 : 109). À travers l’organisation des fêtes techno, c’est l’expérience partielle, limitée dans le temps et dans les domaines d’activités, d’un mode de vie différent. Un rapport original au temps, au travail, à l’argent permet l’élaboration de normes et de valeurs déviantes. Mais la proximité avec la société globale, omniprésente, engendre le métissage de ces dernières et, crée des situations conflictuelles.

12 La Ho use Music est née au début des années 1980 à Chicago. Originellement lié à l’histoire des DJ, son nom provient du Warehouse, club où officiait le DJ Frankie Knuckles. La House est fondamentalement constituée d’un rythme minimal, d’une ligne de basse proche dufunk et de voix, samplées ou non.

Par ailleurs, il semble que l’entrée dans un sound-system marque la possibilité de vivre la fête sur le long terme, au-delà d’une nuit. L’organisation en sound -system a pour fonction d’assurer l’acclimatation de l’expérience de la rave en mode de vie plus global. Ce mode de vie peut être qualifié de «technoïde », façon de désigner « les tenants de cette culture, comme à d’autres époques et pour d’autres cas, les termes hippies ou punk» sont employés (Pourtau, 2004: 100-101).

Selon Howard Becker, dans une carrière déviante, la dernière étape consiste à entrer dans un groupe déviant organisé qui offre ainsi un destin commun (1985: 62). La mise en commun permet en particulier de transformer le rapport entre le sujet et la société. Jusque-là, une déviance solitaire est considérée comme le signe d’une inadaptation, d’une faiblesse. En s’agglomérant à d’autres, elle devient une différence assumée. Ainsi, la vie en communauté des technoïdes se base sur les mêmes raisons qui poussent d’autres jeunes adultes à vivre en colocation: des arguments économiques et des liens affectifs. Dans le cas du sound -system , la mise en commun des compétences et des biens pour organiser les soirées s’étend, dans les faits, à une mise en communauté.

L’expérience groupale de la marge chez les technoïdes peut être lue comme une forme
d’anachorétisme, comprise comme le mode de vie des ermites vivant à l’écart de la société.
Dans tous les cas, il s’agit d’échapper à l’influence des normes sociétales et d’essayer de

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construire non pas un système alternatif mais une « zone d’autonomie temporaire » (Bey, 1991: 10), régie par des règles et des valeurs différentes. Mais jusqu’ici, l’effet formatant de la société globale semble avoir souvent raison sur le moyen terme des cultures alternatives. La dissolution de ces groupes est avérée. Néanmoins, il est encore un peu tôt pour conclure sur le mouvement technoïde des travellers réunis en sound-system, mais il semble bien qu’une partie du mouvement prenne la direction d’un retour à un mode de vie individualiste classique.

13 «Une zone d’autonomie temporaire ne se définit pas. Nous n’avons aucune envie de la définir ou d’élaborer des dogmes sur la manière dont elle doit être créé [É] Je suggère que la zone d’autonomie temporaire est le seul temps et le seul espace où l’on peut exister, pour le pur plaisir du jeu créatif, et comme une réelle contribution aux forces qui permettent à la zone de s’agréger et de se manifester.» (Bey, 1991)

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Ceci étant dit, jusqu’au milieu des années 1990, on assiste à la diffusion massive de flyers . Cette massification témoigne de la densité que prennent les fêtes techno illégales en Grande- Bretagne. Lors de l’été 1992, à Castlemorton, est organisé le plus important de ces rassemblements réunissant entre 25000 et 40000 participants.

Le grand rassemblement techno de Castlemorton en 1992.
Photographie prise par Alan Lodge.

Courant 1994, après des centaines d’interventions policières, d’arrestations et une répression sans grand effet, le gouvernement anglais conservateur frappe un grand coup en imposant le Criminal Justice Act. L’ambition de cette loi est à la fois de lutter contre les raves clandestines et le nomadisme émergeant de ces pratiques. La cinquième partie de la loi réprimande notamment les réunions non autorisées sous l’emblème d’une musique «aux rythmes répétitifs» et donne aux autorités le pouvoir de saisir immédiatement le matériel du soundsystem. La loi est adoptée et rapidement mise en place. C’est à partir de cet ultimatum que l’on constate en Angleterre la synergie entre les new age travellers, d’anciens amateurs de discothèques devenus ravers, et une partie du mouvement punk délogé des squats. De ce creuset anglo-saxon, naît le mouvement des travellers, des tribes [tribu] comme ils aiment à s’appeler, des «technomades» (Colombié, 2001: 17). Les résultats de la dernière injonction ne se sont pas fait attendre. La plupart des travellers réunis autour de sound-systems et de véhicules aménagés en logis, quittent la terre britannique pour le continent.

14 Le flyer est un tract annonçant un événement, mentionnant généralement le nom des Djs ou des soundsystems, des styles de musique, ainsi qu’un numéro de téléphone accompagné d’un code accédant à l’itinéraire à suivre pour se rendre à la fête.

Les plus célèbres de ces migrations sont réalisées par les Desert Storm, les SoundConspirancy et les Tomahawk. Ces trois sound-systems accomplissent entre 1994 et 2002, les premiers longs convois hors union européenne. Ils deviennent sans le savoir à cette époque, les pionniers d’un mouvement transnational de travellers techno . Sous l’égide du nom des World Travellers Adventures, les trois escapades sont filmées et largement diffusées. Ils se rendent en Afrique, en Iran, en Inde et en Bosnie dans le dessein de conjuguer leur mode de vie, la musique techno et ses fêtes et les cultures locales des pays qu’ils traversent. Aussi, ils participent activement à une oeuvre humanitaire en ramenant matériels scolaires et médicaux dans des espaces démunis de tout aide caritative.

«On est parti sans argent, avec trois véhicules. On a perdu tant
de choses, quatre chiens, nos trois camions, tout notre argent,

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mais on a réussi à faire ce qu’on voulait faire [É] »

On se souvient d’un extrait de l’ouvrage Technomades, rédigé par Thierry Colombié, qui humanise sur une trentaine de pages le bus du sound-system des Spiral Tribe appelé Spibus. En voici un aperçu:

«Je suis une légende, ne le criez pas sur tous les toits des bagnoles, cela me vexerait, pourtant, c’est vrai, je suis une légende. On m’aperçoit de loin car je suis haut et long. Je fume noir, et tous les compagnons de la route, les beaux, les vieux, les rutilants, les chargés, les dans-le-fossé, les gyrophares, tous m’accablent de coups d’avertisseurs énormes, mais, depuis le Pakistan et l’aide de Lucces, je pavoise car je crie plus fort que ces nababs de la route qui se croient tout permis. Je suis le roi de l’underground, le quidam des voyageurs. Je trace les pistes. Je suis invisible, gris, de plus en plus gris [É]

J’ai des souvenirs qui me reviennent en boucle surtout dans les longues montées où je peine de tous mes va-et-vient de pistons enflammés pour aller voir de l’autre côté de la colline, pour mener à bien la mission de mes protégés. Et des missions, j’en ais construit avec toute la force de nos décibels, avec toute la rage de cette insurrection permanente qui décuple les ardeurs de mes favoris, de tous ces enfants qui se sont assis à mon volant, rêvant de parcourir le monde comme leurs parents. Je suis une légende. J’ai tracé la plupart des pistes électroniques en Europe, édifié la carte routière des sites peinards, où coule à proximité un filet d’eau pour laver les hommes et abreuver mes tuyaux, laissé mes traces de pneus souvent lisses dans

15 Andrew, 36 ans, ingénieur son dans la troupe des Bassline Circus, ex-membre actif du sound-system Desert Storm. Entretien traduit de l’anglais, Londres, le 20/08/2007.

toutes les teufs, les festivals et autres fêtes de l’underground, squatté les squats, fait des bras d’honneur aux bus ennemis, bouffis de gorilles robotisés, taché de mon huile avariée les plus beaux bitumes du monde»

(Colombié, 2001: 139-145).

Le sound-system Desert Storm en Bosnie, en 1996.
Annonce publique de lafree-party du jour.
Photographie prise par Wilfrid Estève.

Chapitre II
L’échappée belle.
L’affluence des travellers en France.

Même si en 1988 et 1989, la house music fait son apparition dans certains clubs parisiens comme le Boy, le Rex et le Palace, lors de soirées spécialisées, c’est à partir du début des années 1990 que le phénomène rave arrive en France. Au départ, de sporadiques fêtes-raves ont lieu sur des péniches et d’autres endroits insolites. Les fêtes se déroulent presque exclusivement en région parisienne et dans les villes situées au nord de la France, à proximité de pays tels la Belgique, où les scènes sont d’avantage développées.

Dès 1992, les premières free-parties fleurissent en France: organisées par les travellers anglais, dont la troupe Spiral Tribe , poussée hors des terres britanniques par la répression croissante. Ils arpentent la région parisienne et les villes de province, improvisant ici et là des fêtes techno, à l’image des raves anglaises. Ce sound-system est aujourd’hui devenu l’une des références communes de toute une génération d’européens amateurs de fêtes techno. C’est avec notamment leur tube Forward the revolution et son refrain You might stop the party but you can ‘t stop the future 16 [Vous pouvez peut-être arrêter les fêtes mais vous n’arrêterez pas le futur], que les Spiral Tribe rallient nombre de jeunes à leurs pratiques des fêtes et du nomadisme.

En France, le public et les organisateurs des fêtes considèrent que les raves ne peuvent se confondre avec les freeparties . Dans une perspective relative au contexte français, la rave du verbe anglais [délirer] fait alors référence à une fête techno payante (avec un prix imposé désigné par un PAF: Participation Aux Frais) et organisée de manière légale (autorisations préalables).

16La chanson Forward the revolution est issue de l’album Tekno Terra des Spiral Tribe, sorti en 1992.

Du point de vue de nos voisins britanniques, la rave ressemble aux free-parties françaises actuelles: soit littéralement une fête libre sous-entendant l’idée d’une fête techno, semi gratuite (sur donation libre), se déroulant dans un cadre illégal et clandestin.

a) Vers l’espace-temps d’une free-party.

Grâce au procédé de l’ info-uine [Serveur téléphonique vocal payant], les noctambules peuvent connaître l’itinéraire à suivre pour se rendre enfree-party. Par ailleurs, le bouche-àoreille constitue l’une des techniques de transmission des informations la plus répandue. Néanmoins, les info-uines, coûteuses pour les organisateurs sont souvent annoncées sur un ton expéditif, pas toujours compréhensibles. Par conséquent, il arrive fréquemment que de malentendus en bouche-à-oreille peu fiables, des convois massifs de véhicules se retrouvent perdus.

«Ça fait partie du jeu »17.

Chercher le site caché d’une free-party fait en effet parti d’un jeu de piste pour les noctambules, qui passent parfois plusieurs heures dans leurs véhicules, sillonnant toutes les routes d’un département, traquant le moindre chemin susceptible d’accueillir la fête. Ici, les théories de la sociologie du jeu social et de l’action organisée peuvent aider à la compréhension de l’aspect ludique des fêtes techno. En intégrant les notions de stratégie et de compétence, le jeu nocturne de la quête de lafree-party vient expliquer toute la motivation des individus. La stratégie d’évitement des autorités, les compétences à intégrer un convoi de véhicules sans s’y détacher, la patience sont autant d’aptitudes adoptées par les noctambules. Par exemple, la patience vécue dans une action collective, peut être lue comme une certaine maîtrise de soi. Par conséquent, le jeu est rattaché à une sociologie de l’action collective et de ses contraintes br icolées, devenues divertissantes.

17 Cyril et ses amis, entretien collectif du 16 avril 2007. Ardèche – Free-party.

Or, abstraction faite de cette forme de ludisme, il n’est pas vain d’attirer l’attention sur le coût financier qui découle de la mobilité vers les free-parties. Outre l’accès aux sites des soirées qui sont parfois le théâtre de complications mécaniques, le public est effectivement prêt à parcourir une région voire un pays entier pour se rendre aux fêtes, brûlant par conséquent des

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litres de carburant. Lors des évènements techno plus importants comme les teknivals , les convois émergent des quatre coins de la France, voire des pays avoisinants.

Le 13 août 2004, on se rend en Italie pour le teknival du 15 août. L’info-line indique un site au sud de Florence. On suit les convois qui émergent des quatre coins de l’Europe. Des français, des italiens, des allemands tous réunis dans camions et voitures, déterminés à trouver le traditionnel festival techno. Il fait nuit. Le convoi bifurque sur une petite route goudronnée et grimpe dans les bois de la Toscane. Là, les véhicules ralentissent et stoppent: c’est une impasse. Près d’une centaine de camions, bus et voitures sont bloqués. La route est étroite, il faut tout redescendre en marche arrière. À nouveau sur la voie praticable, le convoi s’engage vers l’autoroute, en direction d’un village nommé Borberino. Au péage, c’est la queue. Certains fraudent la taxe autoroutière. On poursuit. Sur les petites routes bosselées, on croise, par groupe de dix ou vingt, des convois. C’est une quête sans fin. Les gens ne semblent pas savoir où ils vont. Des camions sortent de tous les chemins propices. À cinq heures, épuisés de chercher le teknival et de conduire, on s’arrête dormir dans un champ, près d’un lac.

Le lendemain, après une après-midi détendue au bord du lac, nous retrouvons le soir le convoi d’un sound -system français qui, las de rechercher la fête, s’installe aux abords du lac et pose leur mur de son. Sans perdre patience, on se renseigne et apprend que le teknival se tiendrait peut-être près d’Arezzo, à 100 Kms de là. Nous ne sommes plus à ça près, nous reprenons la route. Arrivés à Arezzo, sorte de ville fantôme, nous ne croisons aucun convoi. Je descends demander aux autochtones d’un bar du village s’ils n’ont pas vu passer des convois de véhicules, s’ils ont connaissance de la tenue d’un festival techno. Mon parler italien est navrant, mais j’arrive à me faire comprendre. Là, un homme âgé, un verre de rosé à la main, clame «Teknival! Teknival!!! » en pointant du doigt une direction. Il m’explique vaguement que nous sommes sur la bonne route et qu’il faut continuer. Quinze Kms plus tard, nous retrouvons enfin l’espace aride du teknival. Pour y arriver, nous avons donc parcouru quelques 800 Kms de route.

Journal de terrain, 16 août 2004.

18 Un teknival est un festival techno réunissant plusieurs sound-systems sur une durée dépassant généralement deux jours et deux nuits.

Par ailleurs, tandis que certains auteurs pensent les free-parties comme le vecteur d’un certain «hédonisme festif » (Maffesoli, 1992 : 132), d’autres plus clairvoyants, signalent que ces fêtes peuvent parfois être sombres, individualistes et puériles. Malgré les ambitions politisées des pr emiers organisateurs de raves puis de free-parties, il apparaît aujourd’hui clairement que les objectifs du mouvement se cantonnent à l’organisation des fêtes. Consistant en une retraite collective temporaire, ces fêtes ne sont pas un lieu de contestation au sens d’un mouvement social ou d’une organisation militante, néanmoins elles entendent éviter les contraintes, fuir momentanément la société, ses règles et ses normes. Or, l’expérience fait foi et dévoile que les acteurs des free-parties reproduisent une part des normes sociétales tout en créant une autre définition de l’ordre public.

En 1993, a lieu le premier teknival français, près de Beauvais, à l’initiative de deux soundsystems, l’un anglais (les Spiral Tribe), l’autre français (les Nomades). Ce teknival clandestin vient en fait remplacer la rave autorisée puis interdite à Amiens. Ce festival techno fait découvrir à la jeunesse française le mode de vie des travellers anglais, organisés autour du sound-system. Après cet événement, bon nombre de jeunes décident de prendre exemple sur la Spiral Tribe, et fondent leur propre sound-system, itinérant ou non. Parmi ceux-ci, on retrouve les OQPTotal résistance, les Metek , les Heretiks, les LSDF. Le mode d’engagement en sound-system est vite adopté et prend, dans le mouvement techno, des allures de virus. Les free-parties commencent à proliférer un peu partout en France. Et c’est bien le but de ces voyageurs techno anglais : créer un réseau international de travellers techno, pour que «la musique ne s’arrêt e jamais ».

Les années 1995-1996 en France sont ainsi marquées par l’avènement des premières raves gratuites organisées officiellement, notamment pour la fête de la musique. Aussi, c’est la création d’association telle que Techno Plus entamant une action de prévention et de réduction des risques liés à la consommation de drogues. C’est également les premières techno parades. Bien que le climat lui est hostile, le phénomène musical techno continue ainsi à prendre de l’ampleur en France. Dans le même temps, un déchaînement médiatique sur la question des free-parties et de leurs liens incontournables avec la consommation de psychotropes, défraye la chronique. Pour répondre aux inquiétudes d’une grande majorité de Français (parents, cliniciens, propriétaires, journalistes), le gouvernement engage toute une série de mesures visant à réguler, au mieux à éteindre le feu de la techno et de ses fêtes.

«Le caractère délibéré de ces manifestations misérables,
intolérables, en ce qu’elles reflètent un mal-vivre et un
incivisme générés par notre société nous conduit à réfléchir sur

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ce grave problème. »

La première action du gouvernement est la création, par la Direction générale de la police nationale, d’un dossier intitulé «Les raves, des soirées à hauts risques ». Datant de janvier 1995, il est sous-titré «Mission de lutte anti-drogue ». Ce dossier offre ainsi à nombre de communes, d’agents administratifs et de préfets, une légitimité quant à l’interdiction de ces manifestations de manière à garantir l’ordre public. « Il est apparu assez rapidement que ces vastes rassemblements organisés le plus souvent sans souci des conditions de sécurité et de salubrité étaient des lieux de trafic et de consommation de drogue» souligne

le texte.

Petit à petit, le gouvernement essaye d’organiser les différentes instances sur les mesures et autres possibilités législatives pouvant être appliquées au regard de ces fêtes. Par exemple, plus localement, le maire d’Avignon en mai 1996 établit un «arrêté portant interdiction de manifestations musicales rave-parties» stipulant que ce type de soirées est désormais interdit sur le territoire de sa commune.

«Nous ne pouvons pas, les bras ballants et la bouche bée,

regarder passer la caravane de cette redoutable marginalité

[É] »20

Dans le même temps, s’instaure comme une sorte de politique culturelle de la techno puisque, quasi tous les ministres de la culture successifs, de gauche, tiennent des discours favorables à cette musique et à la professionnalisation de ses acteurs.

On peut voir Jack Lang, ministre de la culture en 1997, se rendre au teknival des Transmusicales de Rennes, aux côtés de Catherine Trautmann. Cette dernière qui signale dans un article du Monde, en novembre 1997 qu’elle « exercerait une vigilance constante pour que la musique techno ne soit plus diabolisée ».

19 George Privat, député RPR de l’Aveyron, à l’Assemblée nationale, en 1995. Rapport du débat à l’Assemblée nationale. Journal Officiel du 11 décembre 1996, page 8159.

20 Jean-Louis Debré, ministre de l’Intérieur, discussion à l’Assemblée nationale, en 1996. Rapport du débat à l’Assemblée nationale. Journal officiel du 30 mai 1996, page 3586.

Les propos s’inversent. En témoignent les différents journaux nationaux aux titres explicites: «il est permis de raver» (Libération, 1997). Les différents acteurs du mouvement (associations, organisateurs, djs) sont invités à une réunion interministérielle qui avait pour objet de clarifier le problème de santé publique que posent les drogues dans ce milieu festif particulier. Des subventions publiques sont débloquées pour assurer le développement d’associations de prévention de l’usage de drogues.

En 1997, l’association Médecins du Monde lance sa mission rave en effectuant une présence sanitaire lors d’événements, distribuant des tracts d’information sur les produits et proposant un testing d’ecstasy. Cette technique consiste à prélever une partie du comprimé et à la mettre en contact avec un réactif chimique. Selon la couleur que prend la réaction, il est possible de savoir ce que contient le comprimé et d’en informer le consommateur. Depuis avril 2005, un décret interdit la pratique du testing. Le texte stipule que «l’analyse des produits sur site, permettant uniquement de prédire si la substance recherchée est présente ou non, sans permettre une identification des substances entrant dans la composition des comprimés, n’est pas autorisée.»21 Pour Médecins du Monde, ce décret est un grave recul quant à leur mission de réduction des risques.

Au teknival du 15 août 2002, entre l’Italie et la France, au col de l’Arche, Médecins du Monde a posé son stand de prévention des risques liés à la consommation de drogues.

Sous un parasol prolongé d’une grande tente, les médecins et les bénévoles conseillent, discutent, informent et pratiquent le testing sur les produits. Lors de mes observations, un après-midi, un homme d’une vingtaine d’années arrive au stand pour faire tester son cachet d’ecstasy. Le bénévole explique alors à l’intéressé les risques qu’il encourre et donne des conseils pour éviter les bad trips (littéralement mauvais délire). Le jeune homme prend note des lignes de conduite et demande alors le test chimique de sa pilule. Le jeune homme semble pressé et quelque peu anxieux.

C’est le médecin qui fait le test: il dépose alors le réactif sur le cachet et obtient une couleur. D’un air sceptique, il revient vers la personne et lui annonce que son produit contient sûrement près de 60% d’antidépresseur et qu’il n’aura pas les effets escomptés de l’ecstasy. Il remet alors le produit au jeune, qui sans un mot, gobe le cachet devant nous. Il remercie le médecin et le bénévole, nous souhaite une bonne journée et quitte la tente de Médecins du Monde. Le bénévole

21 Décret n° 2005-347 du 14 avril 2005 approuvant le référentiel national des actions de réduction des risques en direction des usagers de drogue et complétant le code de la santé publique.

m’explique alors que ce genre de scène est fréquent et qu’ils ne sont pas là pour interdire la consommation de stupéfiants mais bien pour que les consommateurs soient sensibilisés et qu’ils le fassent en toute connaissance de cause.

Journal de terrain, 20 août 2002.

Par ailleurs, c’est cette fois-ci sans consultation, que les ministères s’engagent conjointement dans une guerre sans merci aux fêtes techno illégales. De violentes interventions policières ont ainsi lieu à l’encontre de ces fêtes clandestines. C’est en janvier 1999, que paraît une nouvelle circulaire ministérielle : «Instruction sur les manifestations rave et techno », remplaçant celle de 1995. Cosignée par les ministres de l’Intérieur, de la Défense et de la Culture, son objectif affiché est « de voir se substituer aux réunions clandestines trop souvent sources de graves incidents, des manifestations encadrées, avec l’assurance qu’elles ne constitueront pas d’atteinte à la tranquillité des populations et à l’ordre public, ni à la sécurité des participants. » En clair, les événements techno légaux doivent pouvoir exister, tandis que les organisateurs qui continueront malgré tout à agir de manière clandestine, devront faire l’objet de poursuites.

C’est pourquoi il est nécessaire d’exprimer la dualité politique et idéologique du public et des organisateurs de free-parties , sur la volonté de légiférer et de légaliser ou non le mouvement. Certains entendent s’associer au gouvernement, se soumettant ainsi aux différentes circulaires, de manière à organiser des soirées techno légales et autorisées. Tandis que d’autres préfèrent conserver l’esprit dit underground du mouvement et continuer clandestinement l’organisation des fêtes à l’insu des autorités. La scission est frappante. On assiste à la multiplication croissante de rave autorisées, de teknivals encadrés et dans le même temps, au déploiement des fêtes clandestines aux quatre coins de la France.

Le lien entre fête techno et politique franchit une nouvelle étape lorsque, au début du mois de mai 2001, le député UMP du Vaucluse Thierry Mariani (RPR) propose un amendement visant à imposer une autorisation préalable pour les free-parties. Le texte s’inscrit dans un projet de loi sur la sécurité quotidienne (LSQ) concernant des sujets variés: délinquance des mineurs, vente d’armes, sécurité routière, lutte contre le terrorisme. L’article relatif aux rassemblements festifs stipule que les organisateurs doivent déclarer l’événement auprès du préfet du département et obtenir l’autorisation du propriétaire du terrain.

Compte tenu des modalités d’organisations des free-parties, ces dernières ne peuvent escompter obtenir les autorisations en question. Le texte vise donc à dissuader les organisateurs et à impulser officiellement un durcissement de l’Etat à l’égard de ces fêtes.

«Si le rassemblement se tenait sans déclaration préalable, ou en dépit d’une interdiction prononcée par le préfet, les officiers de police judiciaire [É] peuvent saisir le matériel utilisé, pour une durée maximale de six mois en vue de sa confiscation par le tribunal. »22

Plusieurs vagues de manifestations d’adeptes defree-parties ont lieu au sein de grandes villes françaises: Paris, Marseille, Lyon, Toulouse. Les manifestants protestent contre la dernière loi visant à interdire les fêtes techno clandestines. Ils justifient ainsi cette contestation en mettant en avant l’idéologie sous-jacente à l’illégalité des free-parties. En effet, pour nombre de ses adeptes, la free-party rentre dans le postulat du faire la fête en dehors des normes sociétales et de faire perdurer son caractère underground , et donc marginal nécessaire au maintien du mouvement techno en France. Enfin, dans ces manifestations, il est aussi question de protester contre les violences policières dont sont victimes le public et les organisateurs des fêtes clandestines.

Manifestation européenne contre les violences policières lors defree-parties, Strasbourg, Avril 2006.
Photographie prise par l’auteur.

22 Article 23-1 de la loi n° 95-73 du 21janvier 1995 d’orientation et de programmation relative à la sécurité.

En clair, les relations entre les autorités et les adeptes des free-parties sont loin d’être pacifiques. Nombres de leurs interventions ont lieu sans sommation, détériorant le matériel des sound-systems et arrêtant arbitrairement les individus. Il arrive ainsi que le public désireux de protéger l’ensemble du matériel soit pris dans une émeute avec les policiers. Enfin, lorsque les forces de l’ordre n’aboutissent pas à leurs desseins, les participants reçoivent plusieurs mois plus tard, des amendes (135 euros par personne et par véhicule), voire des convocations au tribunal pour les organisateurs.

b) L’expérience technomade aujourd’hui, en France.

Les travellers techno issus du mouvement des fêtes clandestines sont pris dans une double législation: d’une part, celle concernant l’organisation des free-parties et d’autre part, la loi, plus ancienne, définissant les personnes circulant en France sans domicile ni résidence fixe. C’est la loi votée le 3 janvier 1969, sous Charles De Gaulle, relative à l’exercice des activités ambulantes et au régime applicable aux personnes circulant en France.

«Les personnes âgées de plus de seize ans [É] et dépourvues de domicile ou de résidence fixe depuis plus de six mois doivent, pour pouvoir circuler en France, être munies de l’un des titres de circulation [É] si elles logent de façon permanente dans un véhicule, une remorque ou tout autre abri mobile. »23

Pris sous le coup d’un couple de lois organisant leurs pratiques, on constate aujourd’hui que les travellers s’inscrivent dans une pluralité d’identités qui ne les réduit pas à un groupe totalement singulier. En effet, hormis les travellers exerçant une activité dite « ambulante» (forain, artisan, saisonnier), ils sont une minorité à posséder un carnet de circulation. La plupart ne logeant pas de façon permanente dans un véhicule aménagé.

Exerçant souvent des emplois précaires, les travellers français peuvent être considérés comme des nomades effectivement, six mois sur douze. Or, ces mêmes personnes sont aussi souvent dans une situation de recherche d’emploi, de chômage, vivant du RMI.

23 Article 3 de la loi du 3 janvier 1969, Annexe page 88.

Ainsi, il apparaît clairement qu’une part importante des travellers techno oscillent entre l’itinérance et la sédentarité.

«Je me sens semi-nomade. J’ai un point d’attache pour mon

24

travail et je voyage dès que je suis libre de tout engagement.»

En France, les travellers partagent ainsi leur existence entre deux modes de vie: d’une part, grâce à leur mobilité, ils prennent part à l’organisation des fêtes techno et d’autre part, ils tentent de garantir cette partie de leur existence en travaillant et en épargnant.

De nos jours, les travellers anglais vivent dans des squats ou sur des terrains acquis collectivement. Parmi les plus renommés avec lesquels j ‘ai réalisé l’enquête de terrain, certains anciens membres actifs des sound-systems Spiral TribeDesert Storm et Sound – Conspirancy sont aujourd’hui réunis en troupe de cirque. Sous le nom de Bassline Circus , ils continuent à propager leur musique et l’idée des fêtes techno libres sous la forme plus officielle des arts du cirque. S’improvisant dans des festivals en Angleterre et en Europe, ils tentent de réconcilier les profanes à leurs pratiques culturelles. Par le biais des arts du cirque, ils essayent ainsi de rompre les préjugés séculaires sur les raves et les travellers. Aussi, en dehors de leurs productions artistiques, ils aménagent des ateliers ouverts à tous: apprentissage des pratiques du mix sur platines, du live-visuel, des différents arts du cirque, du maquillage.

Avec leurs spectacles basés sur de la musique de rave et composés de talents éclectiques, j ‘ai constaté que ces anciens routards des fêtes techno s’attirent la sympathie d’un public de tout âge. Cependant, c’est une fois le show terminé, que l’on retrouve la réalité des a priori. En dehors du chapiteau, la censure était palpable. J’entendais d’une part, les réactions extrêmement positives de la jeune génération (soit des 7-25 ans) et d’autre part, les critiques des plus âgés rappelant à leurs progénitures qu’ « avant d’être des artistes, ces gens ne sont que des drogués. » 25

24 Sébastien, 27 ans, musicien. Entretien du 12/10/2007.

25 Propos recueilli sans entretien, à la sortie d’un spectacle des Bassline Circus, le 24 août 2007, lors du festival Greenbelt à Cheltenham, en Grande-Bretagne.

Logo de la troupe de cirque contemporain Bassline Circus.

Or, que ce soit au regard du contexte actuel français ou du contexte anglais, le constat est le même: la population des travellers du mouvement des fêtes techno clandestines est exotique pour l’imaginaire collectif.

L’ensemble des activités des travellers reste inexploré par le corps scientifique. Avec ce panorama de l’histoire courte des travellers en Grande-Bretagne et en France, je rends compte de leurs diverses expériences sociales, culturelles et politiques. Je réalise que les travellers ont traversé quatre décennies de tensions relatives à leur mode de vie insolite et à l’organisation de festivités prohibées.

Ici, exposer partiellement les mémoires des différents travellers des années 1960 à nos jours est une manière de contribuer à la compréhension de cette population. En effet, j’estime que sans cette perspective historique, il serait vain de proposer une approche critique du mode d’habiter des travellers d’aujourd’hui.

Deuxième partie

Se représenter l’habitat mobile des travellers.

Festival de St Chartier – Indre, France – Juillet 2007.
Photographie prise par l’auteur.

« J’ai le plus grand jardin du monde […] » 26

«[…] J’ai choisi cet habitat car où que je sois, je serais chez moi. » 27

26 Simon, 27 ans, salarié dans une association. Entretien du 13/11/2007. 27Rodrigue, 19 ans, électricien. Entretien du 5/12/2007.

Introduction au véhicule aménagé

Le choix de l’expression véhicule aménagé à l’instar des termes de fourgon ou de camion, est important. En effet, sous la terminologie véhicule aménagé, nous considérons l’ensemble des véhicules légers ou lourds consacrés à l’aménagement en logis. Ainsi, je prends en compte les fourgons et les camionnettes, autant que les camions poids lourds et les bus. Tous les types de véhicules sont convoités par les travellers. Certaines marques et certains modèles sont privilégiés comme le fourgon Mercedes 508D qui demeure l’une des références chez les travellers. Nombreux sont, en effet, ceux qui aspirent à posséder un véhicule de ce type puisque c’est un véhicule léger (moins de 3,5 tonnes) qui possède le plus gros volume intérieur. De manière générale, compte tenu de mes observations de véhicules en milieu festif, la marque Mercedes est vraisemblablement très visée, en raison de la robustesse des moteurs.

Mercedes 508D

Les camions dits camion-caisse sont également de plus en plus visés par les travellers. Sur une base de fourgon, ces véhicules sont munis d’une caisse à l’arri ère. Avec des caisses de formes cubiques, ils sont par conséquent commodes pour l’aménagement. Par ailleurs, les bus et autocars se faisant plus rares, ils demeurent, avec les camions poids lourds, les véhicules les plus spacieux. Hormis les personnes qui possèdent un permis de conduire pour les poids lourds, la tendance reste à l’utilisation des fourgons légers ne nécessitant pas de permis particulier.28

28 Un permis poids lourd (formation, code et conduite compris) représente un investissement allant de 900 à 2000 euros, selon la région et selon les écoles.

Il arrive néanmoins que certains véhicules légers, du fait de l’aménagement, dépassent le poids total autorisé en charge (PTAC). Les propriétaires prennent alors le risque de conduire leur véhicule léger devenu lourd, sans avoir le permis adéquat. La situation de surcharge pondérale est fréquente chez les travellers, ils sont donc nombreux à conduire des véhicules poids lourds sans le permis approprié.

a) L’acquisition : un premier pas vers la propriété.

L’acquisition d’un véhicule aménagé ou à aménager, passe par plusieurs étapes par lesquelles le futur propriétaire met en oeuvre tout un ensemble de compétences. Dans un premier temps, la personne effectue des recherches et tente de trouver l’occasion. Via le dispositif du bouche-à-oreille, des petites annonces et d’Internet, l’individu dispose aujourd’hui de nombreuses sources d’information où sont répertoriées les ventes. Lorsqu’un véhicule lui semble intéressant, il contacte le vendeur pour effectuer une éventuelle visite et conduite dudit véhicule. À ce moment, la personne relève les atouts et les dysfonctionnements, scrute la mécanique, l’aspect extérieur et intérieur. Si c’est la première fois que la personne achète ce genre de véhicule, il arrive souvent que le premier vu soit acheté, par coup de coeur. L’expérience des possibles en matière d’acquisition de véhicule aménagé, montre bien que les individus sont de plus en plus prudents et modérés.

Photographie prise par Vinca Peterson quelque part en Europe.

Puis vient l’achat. Si la personne juge que le véhicule correspond à ses attentes, il procède à son acquisition. C’est souvent pour de nombreux travellers, un premier pas vers la propriété. En effet, de la même manière que pour l’achat d’une première résidence, l’acquisition d’un véhicule exprime un mouvement vers l’agencement d’un patrimoine. Avoir son propre véhicule attribue propriétaire un bien matériel important, lui permettant de ne pas, s’il le souhaite, rentrer dans les normes sociales traditionnelles d’accès à la propriété immobilière. À ce propos, nous verrons dans les chapitres suivants comment se forge l’idée du chez-soi dans un habitat mobile.

Les temps qui suivent l’achat du véhicule sont généralement consacrés aux diverses démarches administratives. Les premiers contacts avec une assurance et la constitution de la nouvelle carte grise: sorte de garantie de la propriété privée d’un véhicule sont autant de formalités nécessaires à sa normalisation. Le contrôle technique obtenu ou non (avec ou sans contre-visite), fait foi de la mise en sécurité du véhicule et des éventuels points à corriger. Or, même dans le meilleur des cas, ces démarches font souvent l’objet de complications et retardent ainsi la mise en circulation du véhicule.

Le coût financier de ces procédures bureaucratiques est couramment un frein à la standardisation administrative du véhicule. En effet, pour la seule carte grise, les individus dépensent en moyenne, selon la préfecture et l’ancienneté du véhicule entre 100 et 400 euros. Ainsi si l’on ajoute à cela, les frais quotidiens d’entretien du véhicule, le prélèvement mensuel pour l’assurance, et le carburant, nous constatons la nécessité d’un budget relativement conséquent. Nous ne pouvons évaluer ce coût tant les cas divergent selon l’ancienneté du véhicules, l’assurance choisie, les cartes grises.

b) Aménager son habitation mobile : une entreprise ambidextre.

Quand les formalités administratives sont terminées, le propriétaire du véhicule peut procéder à son aménagement, si ce n’est pas déjà fait. D’une part, dans la majeure partie des cas, les personnes commencent les premiers bricolages sur l’extérieur du véhicule (traitement anti-corrosion, mise en place de baies et d’ouvertures, peinture, maintenance mécanique); d’autre part, vient ensuite l’aménagement intérieur. On isole, on confectionne du mobilier, on y installe parfois l’électricité, on agence des systèmes d’évacuation des eaux usées, on décore.

Ainsi, toutes ces installations sont fondamentales puisqu’elles viennent déterminer l’intérieur du véhicule et sa fonctionnalité domestique. Nous pourrons voir dans les chapitres suivants, combien la notion d’intimité importe dans la confection interne de l’habitat mobile. Par ailleurs, entre chaque étape de l’aménagement, le propriétaire est nécessairement conduit à effectuer différents achats. Néanmoins, le recours à la récupération est tout aussi fréquent, tant le coût de s différents matériaux demeure important. Le don, le troc ou même la vente au rabais via des sites Internet rendent compte de réseaux d’entraide venant alléger les dépenses. Pour les travellers qui n’ont pas rompu leurs liens familiaux, il arrive aussi que l’entourage prête main-forte, souvent sur le plan financier, mais également à proprement parler dans l’ouvrage même.

L’aménagement représente alors un réel investissement pour son propriétaire et parfois même pour son entourage. Les travellers y investissent du temps libre, de l’argent et même de l’affect. Communément synonyme de liberté, l’habitat mobile une fois aménagé, permet donc à son occupant d’être relativement autonome et indépendant, quand bien même comme me le rappelle une adepte : « [É] Vivre en camion c’est aussi savoir vivre avec peu. » 29

Bryan a 39 ans. Il est originaire de Glasgow en Grande- Bretagne. Il a pendant longtemps fait parti, en tant que DJ, du sound system Desert Storm avec lequel il s’est rendu en Europe de l’Est pour la mission des World Travellers Adventures. Aujourd’hui, il a intégré la troupe de cirque Bassline Circus avec laquelle il compose la musique des spectacles. Lors d’un entretien, il m’explique comment s’est passé la première acquisition d’un camion aménagé.

Une bière dans une main et un joint dans l’autre, il me raconte comment il était tombé amoureux d’un vieux camion Bedford. A 21 ans, Bryan a son permis. Il se met à la recherche d’un fourgon à aménager pour y installer une partie de son sound-system et de quoi organiser sa vie quotidienne en camion. C’est grâce à un ami squatter à Londres qu’il repéra le Bedford. Le camion, rouge et blanc cassé, avec ses formes rondes et son moteur usé mais toujours en état de marche, est parqué dans l’entrepôt du squat. En ce l ieu, de nombreux véhicules sont garés, certains en garage mort, d’autres habités ou temporairement stationné le temps d’une bricole mécanique. Bryan découvre alors son future premier camion. Le propriétaire était un vieux squatter d’une cinquantaine d’années. Il parle de son fourgon comme d’une ancienne compagne en expliquant qu’avec lui, il a tout fait: les festivals de Stonehenge, les premières raves, les routes

29Lolita , 24 ans, couturière. Entretien du 23/11/2007.

interminables vers l’Ecosse, les campements de travellers, les premiers jobs etc

Tout en discutant, Bryan inspecte le véhicule, le fait démarrer. Il part au quart de tour me dit-il: «quel bruit, ce moteur! ». Les mains sous le capot, il scrute la mécanique vérifiant si l’ensemble du moteur fonctionne bien. Les pneus sont quelque peu usés mais praticables. Puis, il va observer l’intérieur du fourgon. Dedans, l’aménagement est sommaire: un matelas déposé à l’arrière, une petite cuisine de quoi faire la vaisselle et cuisiner et un coffre en bois qui servait de banquette. Bryan m’explique qu’il est tout excité car il commence à se dire que c’est le bon, et qu’il va passer à l’étape suivante : négocier le prix de vente. Le vieux squatter lui annonce 650£, soit l’équivalent de 800 euros. Avec les quelques points de rouilles, les pneus usés et l’ancienneté du véhicule, Bryan réussit à faire descendre le prix à 580£, soit environ 730 euros. Marché conclu, le camion appartient désormais à Bryan. Ils rédigent ensemble les papiers du véhicule et l’acte de vente. Enthousiaste, Bryan s’installe au volant du camion et prend la route. «Quelle drôle de sensation ! » me raconte t-il. «A peine sorti du squat, je me suis senti libre et heureux, j’avais non seulement un vrai chez-moi mais surtout de quoi transporter mon matériel pour les raves. Je me sentais extrêmement indépendant.» Il ramène sa nouvelle acquisition dans un autre squat où loge le reste des membres des Desert Storm et montre fièrement à ses camarades technoïdes, «son petit bijou » comme il dit.

Par la suite, après avoir vidé l’ensemble des anciens mobiliers, Bryan commence à aménager sa maison mobile en y agençant un coin pour dormir, un coin cuisine et salon, et un espace suffisamment spacieux pour disposer ses platines, ses affaires électroniques. Aujourd’hui, Bryan ne possède plus le vieux Bedford, il l’a revendu quelques années plus tard. Comme il me l’annonce: « Je suis passé à l’étape supérieure. Avec ma femme, on s’est payé un camion caisse Mercedes et une grande caravane car plus ça allait, et plus on avait de matériel. Maintenant avec Bassline, c’est pratique d’avoir le camion et la caravane comme ça, je pose la caravane dans les festivals et ça ne m’empêche pas de pouvoir me rendre où je veux avec mon camion aménagé.»

Journal de terrain, 27 août 2007.

Chapitre I
Pour une phénoménologie du chez-soi dans une habitation mobile.

Dans une perspective phénoménologique, je m’intéresse aux conditions de possibilité du chez-soi dans un logis mobile. La notion de chez-soi intègre ici l’habitat et l’un de ses modes majeurs d’expériences, soit l’intimité. L’habiter aide à saisir les jeux d’interaction entre le public et le privé. Aussi, ladite publicité de l’habitat mobile renvoie dès lors à ce qui est rendu public, à l’intégration du dehors et à l’investissement sur l’extérieur.

Les notions de chez-soi, d’intimité, d’espace privé et public, sont interdépendantes. Elles viennent ainsi exprimer les interactions entre l’habitant et son logement. Elles ne sauraient donc êtres dissociés quand bien même elles n’expriment pas forcément la même réalité sociale. J’ai étroitement travaillé à l’analyse phénoménologique des espaces habités puisqu’elle me permettait d’approcher les non-dits et l’implicite et, de contribuer à retracer l’expérience d’un lieu. En effet, j ‘ai dû admettre sur le terrain, que les entretiens menés sur les questions de l’intimité produisent peu de données exploitables. L’espace privé ne pouvant ainsi être discuté, j’ai travaillé à l’observation du vécu de l’intime. Tout en gardant des distances face à ces «lieux de repli» (de Certeau, 1980 : 20), j ‘ai dès lors pu analyser le quotidien.

a) Les jeux de l’intimité et de la publicité.

Les travaux d’histoire des mentalités (Ariès & Duby, 1987) nous ont appris que l’intimité, dans l’acception contemporaine et courante du terme est une construction sociale dont l’élaboration sur plusieurs siècles a radicalement altéré la confusion entre le privé et le public qui prévalait avant le XVIIè siècle. Or, de nos jours, l’ambivalence entre l’espace privé et l’espace dit public, renseigne sur l’appropriation d’un lieu d’une part, et sur sa revendication, l’affirmation de soi dans un habitat d’autre part.

L’idée du chez-soi, révélateur des divergences entre privé et public, exprime l’endroit où l’on vit, où l’on habite de manière plus ou moins durable. Être chez-soi, c’est être dans un lieu où l’on peut faire ce qu’on veut et par conséquent, «échapper à toute forme d’agression de la privacité» (Graumann, 1989: 113). Même dans le cas d’une appropriation collective, l’appropriation d’un espace, d’un chez-soi, est une expression individuelle. Elle relève de l’affirmation identitaire de l’habitant. En ce sens, je fais l’hypothèse que l’habitat serait le projet d’engager l’espace habité dans la construction de soi. Ainsi, l’habitat, ne renvoie pas seulement à l’intra-muros et à l’aménagement intérieur mais aussi bien, à la conscience de l’habitant de sa propre intériorité. Le chez-soi renvoie ainsi aux secrets, aux arrangements privés, en somme à l’intimité de l’habitant.

«J’emmène ma petite maison partout avec moi, c’est un peu comme mon petit cocon.» 30

J’estime donc que l’intimité traduit le sens et l’expérience même d’un habitat. Toutefois l’expérience de l’intimité dans un logement mobile complexifie les interactions entre privé et public. L’espace habité d’un véhicule aménagé se résume fréquemment à une voire deux pièces. Or, habiter une seule pièce, est-ce pour autant habiter un seul espace? (Rosselin, 2002: 101). Pour le traveller, l’usage de l’habitat mobile si exigu soit-il, démontre la capacité à séparer les espaces. Le lit est souvent cloisonné par des rideaux ou des parois rigides, faisant la frontière avec l’espace à vivre, du coin-salon ou du coin-cuisine.

À ce propos, le coin qui contient sans enfermer, marque bien la tentative de différenciation d’espaces distincts au sein d’une pièce unique. En aménageant ainsi des coins, et des espaces retirés (le lit), l’habitant crée les conditions de possibilité de son chez-soi et donc de son intimité.

30Vincent, 29 ans, en recherche d’emploi.

Le coin cuisine d’un camion-caisse poids lourd, Cheltenham, Août 2007.
Photographie prise par l’auteur.

D’ailleurs, habiter un lieu donné, c’est aussi s’entourer d’un «univers d’objets» qui revêtent des significations précises pour nous et pour ceux à qui nous les montrons. (Graum ann, 1974: 3 89-404) La décoration intérieure de l’habitat donne ainsi à voir de l’habitant. Nous pénétrons son intimité par la vue de certains objets comme des livres, des posters, des photos et d’autres objets encore. L’habitant affirme ainsi son identit é dans l’agencement de son intérieur. Mais c’est aussi à l’extérieur que l’occupant donne à voir son habitat. L’observation directe lors de mon terrain d’enquête en Grande-Bretagne, m’a permis de repérer les signes d’un arrangement externe au véhicule aménagé. En dehors de la personnalisation des véhicules (peinture, graphisme), j ‘ai remarqué que les travellers transportent plantes et autres arbustes.

L’entrée d’un camion caisse, poids lourd, Cheltenham, Août 2007.
Photographie prise par l’auteur.

«A chaque fois que l’on bouge, on emmène notre petit jardin. Et dès qu’on est posé en festival, au squat ou ailleurs, on ressort nos plantes. C’est aussi une manière d’être à l’aise où que tu ailles [É] »31

Le détournement d’espaces ou d’objets permet d’expliquer un manque de places et de rangements. C’est pourquoi, le placement des objets doit, autant que faire se peut, satisfaire une nécessité de commodité: «à portée de main. » Les espaces laissés vides permettent ainsi au corps de se mouvoir sans se cogner. Ils accueillent plus ou moins provisoirement des objets qui n’ont pas de place définitivement assignée ou qui sont en situation de transition.

En agençant l’intérieur du véhicule aménagé, nous pouvons noté que les travellers laissent ainsi libre cours à leur imagination. La rêverie, «bienfait le plus précieux de la maison » permet de comprendre que l’habitat intègre nos pensées, nos souvenirs et nos rêves (Bachelard, 1957 : 26). La localisation des souvenirs dans l’habitat donne ainsi toute sa place à la rêverie. Autrement dit, ce sont ces lieux de l’intime, ces coins et ces refuges qui éveillent les songes et les histoires de vie.

31 William, Scott, Mary et Alison, Cheltenham, entretien collectif traduit de l’anglais, 20/08/2007.

La place de la rêverie dans un logement est importante. Lorsque l’espace habité n’offre pas la possibilité de s’isoler et de rêver, l’occupant est contraint de ne pas fixer, de ne pas circonscrire ses secrets.

«Vivre en camion, c’est pour moi, aujourd’hui, un mode de vie qui laisse place à beaucoup de rêves »32

Or, l’expérience de la résidence mobile chez les travellers montre que la rêverie se désengage souvent de l’intérieur pour mieux s’affirmer à l’extérieur. La route et l’espace externe investi par le véhicule aménagé amène ainsi les habitants à davantage de possibilité à penser et à rêvasser.

C’est un camion caisse de 12 tonnes. Peint en bleu marine, il est muni de trois petites fenêtres et d’une porte d’entrée. On accède à l’intérieur par l’arrière. Là, on monte sur un marche pied, l’entrée est comme un loggia: un espace externe couvert, avec la porte d’entrée en bois peint blanc et une petite fenêtre. Quelques plantes ornent l’entrée du véhicule. Cela ressemble à une maison bretonne. La porte s’ouvre en grinçant telle une vieille bâtisse. On pénètre l’intérieur du camion. Sur le pas de la porte, un paillasson. A droite, le coin cuisine composé d’une gazinière munie d’un four, d’un plan de travail en inox et de rangements rappelle les kitchenettes américaines où le plan de travail tient aussi lieu de comptoir. On y retrouve également un placard à fourniture de sal le de bain et à pharmacie. Un miroir disposé au dessus du plan de travail confirme l’absence d’une salle de bain. À gauche, une sorte de buanderie avec des armoires et des rangements à vêtements, un porte manteau et des crochets pour les clefs. Plus loin, toujours sur la gauche du véhicule, une petite bibliothèque dotée d’une quarantaine de livres. Les parois sont recouvertes de tracts, de photographies, d’autocollants, d’affiches rappelant des souvenirs de rave, de spectacles, de festivals et de manifestations. Face à moi, au fond du camion, l’espace est divisé en deux. Un grand lit prend place en hauteur telle une mezzanine. Sous le lit, un espace douillet revêtu de coussins et de couvertures. Une petite télévision et une table basse composent également le coin salon. Partout, des petites guirlandes de lumières traversent le véhicule et donnent une ambiance chaleureuse, reposante et tamisée. L’intérieur bois fait de lambris en pin rappelle quelque peu les chalets de montagne et confirme cette atmosphère agréable. C’est un camion aménagé confortable et commode dans lequel Leila, 30 ans, costumière pour les Bassline Circus et originaire de Manchester, vit en permanence.

Journal de terrain, 22 août 2007.

32Prune, 25 ans, graphiste en recherche d’emploi.

Dans l’expérience moderne et occidentale de l’habiter, même dans un logis mobile, le secret est fondamental. L’espace privé acquiert alors de la valeur et devient même un droit. L’habitat est considéré comme un espace de jouissance et d’ « exercice légitime de l’intimité » (Serfaty & Condello, 1989: 165). Néanmoins, la diversification et l’élargissement de la vie privée au cours du XXe siècle ne se bornent pas à l’enclos domestique. La conquête de l’espace de la vie privée n’est pas seulement celle de l’espace familial ou individuel: c’est aussi celle des moyens d’en sortir.

Dans le véhicule aménagé, la tendance est à l’ouverture. Portes et fenêtres fréquemment ouvertes, le traveller oscille entre privé et public. La résidence mobile propose un dispositif spatial qui permet la retraite, l’indépendance, la rencontre, la vie familiale et sociale. Dans cet espace à la fois privé, intime et ostensiblement public, l’habitant tolère à la fois la promiscuité tout en ne se départant pas d’une partie de sa sphère domestique personnelle.

Par ailleurs, le rapport à l’espace public doit être envisagé sous deux angles. D’une part, l’espace public est compris comme l’espace d’un rapport à l’autre, à la société et à son brassage social; d’autre part, l’espace public s’inscrit également dans le rapport aux autres véhicules, aux autres habitants, aux autres travellers: on peut parler ici de privé dans le public. La question du lien entre le stationnement de résidence mobile et l’espace sociétal environnant sera soulignée dans la dernière partie, à travers laquelle j’envisage davantage le rapport à la société globale et à ses normes.

Les interactions sociales qui se produisent dans le cadre restreint d’un groupe de travellers s’établissent autour d’un centre commun. L’observation de l’investissement des espaces montre que les travellers ont pour habitude d’installer leurs véhicules circulairement. En formant un cercle, ils ferment ainsi leur lieu de vie en créant un centre commun à tous. Portes d’entrées ouvertes sur le centre de la formation, chaque véhicule est ainsi vu de tous.

Dans la perspective de l’anthropologie urbaine, on peut rapprocher les espaces investis des travellers, des aires naturelles que Robert Park définit. Selon le sociologue, une aire naturelle «naît sans dessein préalable et remplit une fonction [É ] Elle est constituée en dehors de toute forme de planification ou d’aménagement urbain» (Park, 1979: 170).

Pour une lecture globale de cette notion, nous pouvons concevoir les concepts d’aire concentrique et d’aire centrale suggérés par Ernest Burgess. On admet alors que, l’aire naturelle dans laquelle investissent les travellers, est une aire concentrique composée d’une aire centrale où se concentrent les activités.

Rassemblement de camions aménagés, Mai 2007, Camargue.
Photographie prise par l’auteur.

Or, le centre ne constitue pas l’unique espace de vie sociale, c’est aussi en dehors que les acteurs interagissent avec la société. La morphologie des espaces prisés par les travellers témoigne ainsi d’aller-retour entre un espace public investi apprivoisé et l’espace public manifeste de la société. On conçoit donc qu’ «un espace public, c’est tout le contraire d’un milieu ou d’une articulation de milieux. Il n’existe comme tel que s’il parvient à brouiller les rapports entre une identité collective et un territoire» (Joseph, 1984 : 40).

Mais dans le cas des travellers techno , il est aussi souvent question d’investissement d’espaces protégés par la propriété privée. En effet, les terrains convoités par les travellers réunis autour d’un sound-system sont effectivement occupés illégalement. C’est donc sans droit ni titre, à la manière des occupants des squats, que les travellers investissent champ, clairière, forêt et zone protégée, parfois classée. C’est dans la dernière partie que j’analyse le rapport des travellers au territoire occupé d’une part et à l’ordre public d’autre part, soit aux propriétaires des lieux et par là même souvent aux forces de l’ordre.

b) La résidence mobile : une idée du confort.

«La vie sédentaire est l’origine première du confort. » précise Olivier Le Goff (1994: 29). Si le confort est né avec l’avènement de la sédentarité et de la stabilisation des populations, qu’en est-il de la résidence mobile? Qu’est ce que le confort dans un logement ambulant ? De manière générale, l’imaginaire collectif estime qu’il n’existe de bien-être que dans un habitat traditionnel, fixé. Le confort est alors désigné comme «l’ensemble de ce qui contribue au bien-être, à la commodité matérielle » (Hachette, 2002 : 360). La résidence mobile serait ainsi liée à un mode de vie rudimentaire, sans aucun confort matériel.

«Je me demande comment font ces gens pour vivre ainsi. C’est

petit, il n’y a sûrement pas d’eau, ni d’électricité. Moi c’est

pareil, sous la tente, mais ça reste le temps du festival. Je ne me
vois pas vivre comme ça toute l’année [É] Cela dit, je leur tire

mon chapeau parce que c’est un choix de vie rude qu’ils ont fait. »33

Au regard de ces visions collectives, les a priori de la société globale sur la résidence mobile ne révélent pas le quotidien sous-jacent. La réalité inhérente au logement ambulant, notamment sur les questions de commodité et de bien-être, dévoile ainsi une autre appréciation du confort. Introduire l’idée de confort, c’est aussi amener les idées de réconfort et de protection dans un habitat donné. Or, avec les différents progrès techniques et l’introduction d’équipements collectifs et individuels, le confort peut souvent être amalgamé au luxe. Ici, dans le cas des travellers, il n’est pas question de luxe mais bien de confort.

Ils insistent ainsi sur la fonction d’abri et mettent en avant les bases élémentaires du confort dans un habitat mobile: soit un lit et une bonne isolation du véhicule.

«Le confort, c’est déjà de dormir au sec avec un toit sur la tête

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et de ne pas avoir froid.»

Contrairement au sens commun, les véhicules aménagés en logis sont bien souvent équipés en électricité, possèdent l’eau, parfois même l’eau chaude, des lieux d’aisance et des espaces douillets. Dans une volonté d’autonomie, les propriétaires de ces résidences mobiles ont ainsi mis tout en oeuvre pour être à l’aise sur le long terme.

33Mark, 42 ans, banquier. Entretien du 24/08/2007 à Cheltenham, Grande-Bretagne. 34Boris, 58 ans, photographe, infographe.

L’intérieur d’un camion poids lourd aménagé: en bas, un espace salon avec banquettes transformables en lit,
télévision et table basse; en haut, on retrouve le lit et du matériel hi fi.
Photographie prise par l’auteur.

Selon l’INSEE, l’appellation «tout confort» caractérise les logements qui possèdent à la fois l’électricité, le gaz, l’eau courante, des WC et une salle de bain. Bien que les différentes résidences mobiles ne soient pas toutes équipées de la sorte, la grande majorité de leurs intérieurs demeurent ainsi «tout confort ». Néanmoins, il n’est pas vain de rappeler que ces espaces sont de manière générale plus étroits que dans un habitat traditionnel bien qu’il rappelle bien souvent l’expérience de l’habiter en chambre universitaire ou en studio.

Le confort pour le traveller , c’est aussi laisser place à la praticité de son habitat de manière à assurer la circulation, la vacation et le confort dans le même temps. On retrouve ainsi les quatre fonctions de l’habitat, qui dans une perspective propre aux urbanistes fonctionnalistes se résument à habiter, circuler, travailler, et une fonction pour les loisirs 35 .

35 Ces quatre fonctions sont inscrites dans la charte des urbanistes fonctionnalistes, rédigée à Athènes en 1934.

Cependant, loin de catégoriser ces fonctions à la manière de l’architecte Le Corbusier, les travellers semblent davantage conjuguer ces différentes fonctions. L’habitat mobile est alors compris comme un logement multifonctionnel où les habitants peuvent vaquer à des occupations diverses tout en ayant leur domicile à proximité. On imagine alors facilement l’atout d’une résidence mobile en matière de praticité de la vie quotidienne.

Par ailleurs, le gain de place est dans ce dessein très important. En effet, dans des habitats mobiles de petites tailles comme les fourgons aménagés de type Mercedes 208D (les plus petits des fourgons Mercedes), il paraît difficile de pouvoir être « tout confort », notamment d’y installer des lieux d’aisance et une salle d’eau. Néanmoins, j ‘ai observé que certains habitants de ces espaces restreints relèvent le défi et trouvent parfois le moyen d’être totalement équipé. Mes observations ont ainsi fait le constat d’aménagement combiné. Autrement dit, les espaces intérieurs peuvent avoir deux fonctions en un seul lieu. Par exemple, sur le pas de la porte latérale coulissante d’un fourgon, on peut parfois voir une salle de bain se transformer en lieu d’aisance. Ici, l’occupation d’un lieu, plus communément lieu de passage, est réinventée et ré agencée de manière à y intégrer un élément de confort en plus.

L’ «entrée -douche» d’un fourgon aménagé.
Photographie prise par le propriétaire du véhicule.

Le confort peut être lu au travers des espaces internes aux véhicules aménagés, il n’en reste pas moins que l’extérieur est aussi empreint de commodité. Les travellers aménagent ainsi également l’espace externe à leur habitat. Souvent pourvus de matériel de jardin (tables et chaises pliables, auvent, store, parasol ou bâche de protection), les travellers investissent ainsi le dehors à la manière des adeptes du camping caravaning.

Le confort extérieur est alors tout aussi important que le bien-être matériel intérieur au véhicule aménagé en logis.

«Personnellement, ce que je veux, c’est être au sec, pouvoir cuisiner, être propre pour aller au boulot, avoir de quoi me divertir, n’avoir pas froid l’hiver, n’avoir pas chaud l’été et là j’ai un camion confortable [É] Après, il y a l’endroit, genre

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j’étais sur un parking et c’était pas confortabl e [É] »

Si l’environnement a aussi sa place dans le bien-être et la mise en confort de l’habitant dans son logis mobile, le climat influe également sur l’appréciation du confort d’un logement.

« [É] L’environnement joue pas mal et la saison aussi. Si tu bouges en été, tu ne vis pas toujours dans ton camion, tu vis dehors un maximum. L’hiver, c’est différent, tu vis plutôt cloîtré dans ton bahut et c’est surtout là, que le confort est agréable, voire nécessaire. »37

Ce propos largement soutenu par la majorité des habitants en logis mobile rend compte de la capacité à gérer des périodes climatiques diverses et ainsi, à régir les quatre éléments fondamentaux (l’eau, l’air, la terre et le feu). Aussi, on peut dès lors mieux comprendre pourquoi nombre de travellers ne vivent pas à l’année dans leur véhicule aménagé, tant les saisons froides (d’hiver surtout) peuvent être rudes.

Dans le prochain et dernier chapitre de cette partie consacrée aux représentations de l’habitat mobile, nous verrons comment les travellers mettent en oeuvre tout un ensemble de compétences pour vivre agréablement dans leur résidence ambulante. Nous nous attacherons à montrer les capacités à habiter quotidiennement un logement mobile.

36Remy, 24 ans, ingénieur en dessin industriel. 37Kevin, 35 ans, Dj à la recherche d’un emploi.

Chapitre II
Usages routiniers du véhicule aménagé.

En partageant le quotidien des travellers, j’ai rapidement constaté qu’ils mettent en oeuvre tout un ensemble de compétences à habiter leur logis mobile. Des compétences observées tantôt dans l’aménagement de leur véhicule (agencement du mobilier et praticité des espaces), tantôt dans l’expérience même de la vie quotidienne des habitants. Ce sont ainsi ces deux formes de savoir-faire, vécues comme des habitudes et prises dans la routine de ce mode d’habiter, que je tiens à discuter dans ce deuxième chapitre.

Nous avons vu précédemment, comment les travellers agissent au sein de leurs espaces habitables, comment ils agencent leur intérieur, créant de l’intimité tout en ne se limitant pas à leurs espaces privés. Nous avons compris que l’aménagement même d’un véhicule représente un fort coût financier, un investissement des affects et une organisation des temps libres. Aussi, nous pouvons admettre que les travellers propose une définition du confort, qui ne se borde pas au bien-être matériel intérieur du logis. Ainsi, au regard de ces différentes entrées à l’habitat mobile, nous pouvons maintenant raisonner sur les compétences que les travellers mobilisent en habitant une résidence ambulante.

a) Compétences techniques et talents aménageurs38.

Au quotidien, bien que certaines compétences à habiter se recoupent, les travellers n’expérimentent pas les mêmes «arts de faire» que l’habitant lambda (De Certeau, 1990). Par exemple, la capacité de maîtriser les éléments qui l’entourent, notamment emmagasiner la chaleur, la conserver ou la rejeter fait partie des compétences des résidents de logis mobile. En effet, la gestion des éléments demande un savoir -faire, accessible à certains et malaisé pour d’autres. L’utilisation de l’eau et de l’électricité est ainsi raisonnée car ces deux ressources sont souvent limitées.

38 L’expression «talents aménageurs» est empruntée à la thèse de doctorat de Florence Bouillon, portant sur les mondes du squat. Elle renvoie aux « compétences techniques requises dans le cadre de l’organisation de l’espace et de son aménagement » (Bouillon, 2007: 411).

Aussi, les travellers utilisent divers moyens pour chauffer leurs intérieurs. L’un d’eux est le poêle à bois qui nécessite un agencement particulier: emplacement réservé, cheminée, herméticité du conduit d’aération, nécessité d’un détecteur de monoxyde de carbone. Les usagers du poêle à bois apprennent à gérer les stocks de bois. Il faut ainsi savoir où trouver des arbres, morts de préférence, posséder des outils adéquats pour tailler et couper, prévoir un espace à l’intérieur du logement pour emmagasiner les bûches et disposer d’assez de temps libre pour cette tâche.

Emmagasiner le bois à l’arrière d’un camion.
Photographie prise par l’auteur.

b) Pour une utilisation écologique du véhicule aménagé.

Outre les compétences techniques et les talents aménageurs, les travellers tentent également d’avoir un usage écologique et économique de leur habitat mobile. Mes

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observations ont fait le constat de plusieurs pratiques mésologiquesréalisées ponctuellement tant dans le quotidien, et à long terme avec des installations spécifiques.

39 La mésologie est une science étudiant le milieu physique. Elle a notamment pour objectif d’analyser les relations de l’être humain avec son environnement.

Au quotidien, la plupart des travellers ont recours à des éléments différents selon les tâches. Par exemple, pour effectuer la vaisselle journalière, ils sont nombreux à utiliser du liquide vaisselle écologique issu de l’agriculture biologique. Ce produit, même s’il se répand dans la nature, est sensé ne pas altérer l’environnement extérieur. C’est un des gestes écologiques couramment usité chez les habitants de logis mobile.

Aussi, laver son linge devient ici une pratique alternative puisque certains travellers
emploient des produits naturels. En effet, même si la médaille revient au traditionnel savon de

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Marseille, j ‘ai aussi fait le constat de l’utilisation de lessive de cendre et d e noix de lavage . Ces deux dernières lessives à base d’éléments issus du monde physique naturel sont ainsi moins coûteuses que les lessives traditionnelles, et témoignent d’une volonté accrue d’usage alternatif et écologique des produits ménagers. Enfin, toujours dans cette catégorie, les travellers sont friands d’huiles essentielles qu’ils mettent notamment dans la lessive pour ajouter une note de douceur et un arôme délicat à leur linge.

Par ailleurs, les travellers tirent profit d’installations écologiques sur leur véhicule aménagé. L’équipement en panneaux photovoltaïques, plus communément appelés panneaux solaires, représente par exemple un investissement important au départ, mais rend compte d’une rentabilité intéressante. C’est l’un des usages écologiques et économiques de l’énergie électrique le plus employé même si le système de la double batterie (batterie moteur et batterie auxiliaire) demeure le plus fréquent parce que moins onéreux.

J’ai remarqué également que certains installent des systèmes ingénieux de récupération de l’eau de pluie, qu’ils filtrent et recyclent en eau potable. L’implantation d’éoliennes sur le toit des camions aménagés, plus rares, est aussi un moyen écologique pour consommer autrement l’énergie électrique. Dans les intérieurs, on observe bien souvent l’emploi de lampe et lumières à faible consommation d’énergie, avec des ampoules à LED émettant beaucoup de lumière pour une très faible consommation.

40 La lessive de cendre est réalisée à partir de cendres fines et d’eau. Contrairement à sa couleur grisâtre apparente, elle rend effectivement toute sa blancheur au linge. Les noix de lavage sont les coques des fruits de l’arbre à savon Sapindus Mukorossi, un arbre qui pousse en Inde et sur les contreforts de l’Himalaya. Elles sont imprégnées d’un savon naturel, la saponine, qui se dissout dans l’eau et lave le linge en douceur.

Bus du sound-system Oxyde, muni d’une éolienne.
Photographie prise par Paulux.

Enfin, les travellers s’initient aux carburants dits alternatifs ou biocarburants. Ainsi, puisque les huiles de colza et de tournesol pures semblent être des ressources limitées, certains ont recours à la filtration d’huile de friture récupérée par des associations spécialisées ou directement auprès des snacks et autres cantines collectives. Aussi, le moteur dit moteur pantone41 est une solution envisagée par les habitants de véhicules aménagés. Ces utilisations d’énergies différentes sont économiquement intéressantes pour les travellers. Compte tenu de l’augmentation constante et croissante du prix de l’essence, ces énergies sont sérieusement envisagées et représentent ainsi une initiative réalisée aux franges de société42.

41 Concernant le moteur Pantone, il s’agit d’une modification assez simple pouvant etre effectuée sur n’importe quel moteur existant essence ou diesel. L’idée principale est de récupérer une partie de la chaleur (pertes thermiques) des gaz d’échappement afin de prétraiter le carburant

et l’air d’admission (mélange hydrocarburé). Une proportion d’eau est également employée dans le mélange d’admission. Cette eau contribue à l’efficacité du procédé mais attention il ne s’agit aucunement d’un moteur à eau.

42 Les directives européennes reconnaissent l’huile végétale pure comme un biocarburant. L’adjonction est libre de droit selon la loi française, mais est soumise à la taxe sur les produits pétroliers. Or, contrairement à la volonté européenne, la France est un des pays qui n’a pas défiscalisé l’huile végétale comme carburant. En France, seule la douane peut procéder à une vérification du carburant utilisé et peut prétendre à demander une déclaration d’utilisation ou auquel cas, attribuer au conducteur une amende calculée sur le nombre de litre d’huile utilisée dans le moteur.

c) Le véhicule aménagé : reflet d’un mode d’habiter distinct et analogue.

Cet ensemble de compétences à habiter un logement mobile montre bien que les modèles sociaux et culturels ne sont pas immuables. On peut supposer que de nouveaux modèles sociaux sont ainsi en voie de constitution. Reste à savoir si les transformations observables relèvent ou non de nouveaux modèles. Pour Nicole Haumont, les communautés par exemple «existent de fait, mais ne sont pas actuellement une alternative au modèle culturel de la famille et de la sociabilité [É]» (1982 : 200).

En fait, on peut penser que les changements fondamentaux ne surviennent que lorsqu’un groupe social se constitue, affirme sa « vocation historique» et se dote de «modèles nécessaires à son existence» (Haumont, 1982: 200). En ce sens, on ne peut pas présentement, considérer les transformations opérées par le mode d’habiter des travellers.

Néanmoins, comme nous avons pu le voir, les travellers des années 1960 à nos jours affirment leur goût pour la résidence mobile mais ne semblent pas pour l’instant, se munir de modèles différents de ceux de la société globale. Toutefois, les compétences à habiter un logement mobile demeurent non ordinaires et rendent ainsi original cet habitat.

Pierre Bourdieu dans l’Esquisse d’une théorie de la pratique (1970) reprend une formule propre à Noam Chomsky et définit le processus d’engendrement des pratiques. La formule explique la capacité linguistique de l’homme par l’existence du couple compétence performance et fait comprendre la production de sentences nouvelles à partir d’une compétence toujours identique, d’un modèle en quelque sorte. Transposer cela à l’habiter signifie que celui-ci apparaît comme une compétence acquise culturellement: «l’habitant crée des arrangements dans son habitat à partir de modèles que l’on peut nommer des modèles culturels» (Raymond, 1998: 392).

On peut également intégré à cette définition, des éléments de la notion de compétence, donnés par Bernard Lepetit, soit: «la capacité à reconnaître la pluralité des champs normatifs et à identifier leurs contenus respectifs; l’aptitude à repérer les caractéristiques d’une situation et les qualités de ses protagonistes; la faculté, enfin, de se glisser dans les espaces interstitiels que les univers de règles ménagent entre eux, à mobiliser à leur profit le système des normes et des taxinomies le plus adéquat, à construire, à partir de règles et de valeurs disparates, les interprétations qui organiseront différemment le monde» (Lepetit, 1995 : 20).

Ce n’est donc pas l’espace qui structure les pratiques de l’habitant, mais la société. L’habitant possède ainsi des compétences à organiser l’espace qui est un habitus, au sens où l’entend Pierre Bourdieu, c’est-à-dire: «un système de dispositions durables, structures structurées, prédisposées à fonctionner […] en tant que principe de génération et de structuration de pratiques et de représentations […]» (Bourdieu, 1972 : 175). Ces compétences sont donc engendrées par les modèles de la société tels qu’ils se sont constitués historiquement. Par modèles culturels, nous entendons des «modèles qui s’imposent à l’ensemble de la société

» (Haumont, 1968: 180-190): on peut citer la monogamie, les interdits liés à l’inceste, le partage sexué des tâches. Les modèles sociaux, quant à eux, sont liés à «la situation des différents groupes dans les rapports de production et aux stratégies de ces groupes par rapport aux modèles dominants de la société » (Haumont, 1982: 198).

En France comme en Grande-Bretagne, les modèles culturels et sociaux qui engendrent des compétences chez l’habitant sont principalement les modèles structurés de la famille et de la sociabilité. Nous pouvons noter que le modèle social de la famille s’est d’ailleurs constitué historiquement en modèle culturel. Déplacer la théorie des modèles culturels et sociaux au mode d’habiter des travellers permet d’expliquer deux réalités: d’une part, au regard de mes observations et de mes entretiens, nous pouvons constater que les habitants des véhicules aménagés semblent reproduire certains modèles culturels tels que la division sexuée des affaires domestiques.

Cependant, même si les femmes demeurent les responsables de la gestion intérieure du logis, la participation des hommes est de plus en plus fréquente et tend ainsi à harmoniser la distribution des corvées.

Il est 13 heures, c’est l’heure du thé et du sandwich snack pour les travellers anglais. Pour les repas, pas de mise en commun de la nourriture, chaque personne cuisine pour soi, dans son camion. Les hommes s’assoient dehors, discutent, fument tandis que les enfants jouent au centre du campement. Les femmes, quant à elles, préparent le repas. L’odeur des mets attire la curiosité des enfants qui se précipitent alors vers leurs mamans. Avec leurs chérubins, les femmes concoctent le thé et les sandwichs. Le sifflement des bouilloires se fait entendre. Sorties décrocher le linge sec, les femmes accourent vers leur camion pour éteindre le gaz et servir le thé. Les sandwichs coupés en deux dans du pain de mie sont prêts à être mangé. Le repas est servi. Les hommes éteignent leur cigarette, installent les enfants et se

mettent à table. Pendant le repas, le sel et des sauces viennent à manquer. Les femmes se lèvent et s’en vont les chercher dans la cuisine. Il n’y a plus de sauces à sandwich: les femmes demandent à leurs amies ou vont directement se servir dans la cuisine des autres camions. Les hommes et les enfants ne quitteront la table qu’une fois le repas et le thé terminés. Le déjeuner est fini. Les hommes rassemblent les déchets, les assiettes et les tasses. Les femmes, déjà debout, ramassent l’ensemble de la vaisselle et s’en vont la nettoyer. Les enfants retournent vaquer à leurs occupations ludiques tandis que les hommes passent la main sur les tables pour ôter les quelques miettes restantes. Assis, prêts à la digestion, ils sortent de quoi se rouler un joint et fument en discutant.

Le matin et le soir, la scène se répète. Cependant, c’est lors des soirées festives et des barbecues collectifs que les rôles s’inversent. Les hommes s’occupent des grillades tandis que les femmes préparent les accompagnements.

Journal de terrain, 29 août 2007.

Par rapport aux modèles sociaux, il apparaît clairement que le mode d’habiter des travellers est en soi une stratégie d’évitement des modèles dominants de la société. Si l’on considère la socialisation de l’espace inculquée dès la prime enfance, on remarque que les travellers ont des habitudes analogues au mode d’habiter traditionnel. Néanmoins, le rapport à l’habitat est transformé lorsqu’il est appliqué au logis mobile. En effet, on ne socialise pas de la même manière lorsqu’on habite un pavillon et lorsqu’on vit dans un camion aménagé en logis. Or, éviter les modèles sociétaux dominants ne signifie pas les fuir. Les travellers gardent des traces incorporées des modèles et de certaines compétences, toutefois, ils tentent de détourner les normes sociétales par le simple fait qu’ils ne vivent pas comme la majeure partie de la population.

C’est avec la dernière partie que je m’attache à décrire le quotidien des travellers, non plus au regard du véhicule aménagé en logis, mais bien au regard des considérations publiques et politiques.D’une part, je m’attache à comprendre le quotidien des travellers et leur rapport à la société globale. Je rends compte des permanences et des discontinuités des politiques publiques face à ce mode d’habiter. Enfin, le dernier chapitre se consacre à la compréhension des injonctions à la mobilité et à la sédentarité domiciliaire. D’autre part, j’analyse les conditions du choix de la mise en habitat mobile. Je questionne le degré d’autonomie ou de dépendance des individus.

Troisième partie

Habiter la mobilité:

L’expérience d’un quotidien insolite et tumultueux.

er

« Il est institué à compter du 1janvier 2007, une taxe annuelle d’habitation des résidences mobiles terrestres, due par les personnes dont l’habitat principal est constitué d’une résidence mobile terrestre [É] Cette taxe n’est pas exigible pour les résidences mobiles terrestres dont la superficie est inférieure à 4 mètres carrés. Le tarif de la taxe est égal à 25 euros par mètre

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carré.»

«Le fait de s’installer en réunion, en vue d’y établir une habitation, même temporaire, sur un terrain appartenant soit à une commune qui s’est conformée aux obligations lui incombant en vertu du schéma départemental prévu par l’article

2 de la loi relative à l’accueil et à l’habitat des gens du voyage, ou qui n’est pas inscrite à ce schéma, soit à tout autre propriétaire autre qu’une commune, sans être en mesure de justifier de son autorisation ou de celle du titulaire du droit d’usage du terrain, est puni de six mois d’emprisonnement et de

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3 750 EUR d’amende. »

«Les rassemblements exclusivement festifs à caractère musical, organisés par des personnes privées, dans des lieux qui ne sont pas au préalable aménagés à cette fin et répondant à certaines caractéristiques fixées par décret au Conseil d’Etat tenant à leur importance, à leur mode d’organisation ainsi qu’aux risques susceptibles d’être encourus par les participants sont interdits. Si un rassemblement se tient en dépit de cette interdiction, les officiers de police judiciaire et, sous leur responsabilité, les agents de police judiciaires saisissent le matériel utilisé en vue

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de sa confiscation par le tribunal. »

43 Article 1595 du Code général des impôts issu de l’article 92 de la Loi des finances de 2006.

44 Article 322-4-1 du code pénal, issu de l’article 53 de la Loi du 18 mars 2003, sur la sécurité intérieure et à la protection des personnes et des biens.

45 Article 23-1 de la loi n°95-73 du 21janvier 1995 d’orientation et de programmation relative à la sécurité.

Chapitre I

Permanences et discontinuités sociopolitiques au regard du mode
de vie des travellers.

L’objet de ce chapitre porte sur la place des politiques publiques dans le champ du logement alternatif et de ses habitants, ici les travellers issus du mouvement des fêtes techno clandestines. Je m’intéresse d’une part, au regard politique et social de la société globale sur les activités festives des travellers, d’autre part, je rends compte des contraintes juridiques et politiques qui viennent freiner la mise en habitation ambulante de cette population.

a) Les free-parties ou l’affiliation à une marginalité temporaire singulière.

L’organisation de fête techno illégale conduit à réfléchir sur la place des activités festives dans la société globale, réalisées en dehors des réseaux institutionnels. Orchestrées en parallèle des circuits standardisés de la société du spectacle, ces expériences festives prennent ainsi note d’ «une ambiance spécifique: celle du refus » (Dupouy, 2005: 10).

Si le concept free vise la liberté d’action et de comportement lors des fêtes, il évoque également la gratuité de ces rassemblements. Les sound-systems se chargent de la logistique, gratuitement, ou occasionnellement en mettant à contribution les participants au moyen d’une donation. L’autogestion et l’initiative individuelle sont les modes d’organisation prônés et vécus, chacun participant à l’événement selon ses capacités et son bon vouloir. D’autre part, la qualité des relations interindividuelles vécues par les participants lors des fêtes va à l’encontre des normes habituelles de l’interaction sociale, ressenties comme trop rigides et aliénantes. La politesse n’est pas de mise, le niveau de langage et le champ lexical utilisés sont argotiques et souvent bruts, pauvres et réduits à l’essentiel. Les modes comportementaux observés visent la liberté maximale et la possibilité d’être différent sans désapprobation du groupe.

Par ailleurs, l’absence de règles fait des free-parties un univers chaotique où le désordre est roi. L’anarchie ou les principes communisto-libertaires sont le point d’attraction de la sensibilité politique des participants et des organisateurs. Si le dispositif structurant ces fêtes a l’ambition de provoquer la perte de repères afin de faciliter l’accès à des «états de conscience modifiés» (Lapassade, 1990: 5), il n’en demeure pas moins le témoin d’un goût prononcé pour le chaos. De plus, cette immersion dans «un monde sans loi» constitue un biais par lequel l’individu se trouve en situation de responsabilité individuelle. Nul autre que lui ne viendra l’aider à mener sa vie, il est seul, en situation de mise à l’épreuve.

Cinq heures du matin, nous arrivons enfin à la fête. Le parking s’est établi tout le long du chemin en terre. Certains véhicules bloquent l’accès. Nous nous garons tant bien que mal sur des bosquets pour ne pas trop empiéter sur le passage. Je sors de la voiture, ouvre le coffre et prend un sac à dos dans lequel je mets bouteille d’eau, biscuits et un pul l. Le chemin a l’air long avant d’arriver au coeur de la fête, mieux vaut-il s’équiper. Le temps de m’organiser, les personnes avec lesquelles je suis venue sont déjà parties. Je ferme la voiture et commence à marcher. Dans la nuit, sans lumière, on ne voit pas où l’on marche. Je piétine donc tranquillement, prenant ainsi le temps d’observer les gens et leurs véhicules respectifs. Un nombre incalculable de chiens circulent sur le chemin, se battant parfois. Les basses de la musique m’indique que je me rapproche du mur de son. Au loin, j’aperçois quelques lumières colorées rappelant les effets des spots des discothèques. Sur le chemin en terre, toutes sortes de drogues me sont proposées : TAZ (ecstasy), COCK (cocaïne), KETA (Kétamine), SPEED (Amphétamine en poudre à sniffer), CHAMPI (champignons hallucinogènes) etcÉ Pendant un moment, la voix des dealers couvre la musique techno au loin. On se croirait au marché à la criée de Marseille. Je refuse simplement toute proposition et continue à marcher. Au sortir du chemin, j’arrive devant le mur de son. Là, près de vingt kilowatts d’enceintes sont édifiées, les unes sur les autres. Son architecture imposante et sombre est impressionnante. Une centaine de personnes dansent devant le mur, le corps tourné vers la musique et vers le Dj que l’on aperçoit à peine derrière les baffles. La musique aux rythmes quaternaires et aux pulsations répétitives éveille des sons vifs et aigus posés sur un fond sonore de basses. Les basses sont puissantes. J’ai comme l’impression qu’elles me transpercent de toute part, le rythme de la musique m’entraîne et je me mets alors à danser. Le mur de son est décoré : des plots de signalisation y sont posés, des tentures sont accrochées et un bar est établi sur le côté. Là, je retrouve mes compagnons de route. On échange quelques mots, puis on se sépare. Certains vont au bar, acheter quelques bières, d’autres dansent ou jonglent avec du feu. Nous sommes à nouveau séparés. Seule, je danse et regarde autour de moi. Les gens ont la tête baissée et dan sent comme les aiguilles d’une horloge. Les interactions sont brèves et non-verbales : on danse, on crie pour stimuler le Dj, des boissons et des joints circulent, quelques sourires apparaissent. Lasse de danser, je retourne sur le chemin en direction de la voiture, chercher mes torches de jonglage. Après avoir

retraversé le cortège des dealers, je retrouve la voiture et récupère mon matériel. De retour au centre festif, je me rapproche des jongleurs leur demandant s’il est possible d’utiliser leur pétrole pour enflammer mes torches. Je trempe mes quilles, les secoue et jongle dans la nuit. Les petites boules de feu formées au bout de mes torches sont comme deux points brillants attirant l’Ïil des curieux. Mes torches s’éteignent, j’arrête. Je discute alors avec les autres jongleurs, on s’apprend des figures. Torches rangées, je retourne au mur de son, danser un peu. Le jour est en train de se lever. Le soleil illumine les visages fatigués. Les cernes et les poches apparaissent sous les yeux, j’observe les tenues des uns et des autres, les piercings, je vois désormais que les tentures représentent des dessins tribaux et psychédéliques. Il est dix heurs du matin, les Dj continuent à se passer le relais sur les platines vinyles. La fête continuera jusqu’à 14 heures environ.

Journal de terrain.

Enfin, la clandestinité des free-parties, imposée autant que recherchée, fait de celles-ci des lieux échappant au contrôle de l’Etat, ou des «zones autonomes temporaires» (Bey, 1997), pour reprendre l’expression d’un penseur libertaire dont s’inspirent les travellers. Les représentants de l’ordre sont mis au ban des rassemblements, soit qu’ils n’ont pas connaissance de la tenue de la fête, soit qu’ils ne s’y aventurent pas, mais cela devient de plus en plus rare. Ainsi, en sus d’échapper à l’emprise des autorités publiques et de contrevenir à la loi visant directement ces fêtes, les travellers et les participants refusent l’exercice par l’Etat de ses fonctions régaliennes, en particulier celle d’assurer la sécurité des individus et de les protéger.

À travers le mode d’organisation, le mode d’interaction interindividuel, le goût du chaos, ou le refus de la protection de l’Etat, la fête techno clandestine constitue un pôle vécu ponctuellement de structuration de la vie quotidienne autour du refus de l’organisation de la société, de ses normes, de ses règlements. Ces derniers propos conduisent à la compréhension d’une carrière déviante chez les travellers et les participants des fêtes techno. Conjoncturellement, la dimension d’interdit renforce à court terme le pouvoir de séduction de la pratique. C’est la position de Michel Foucault: «la déviance n’existe pas en dehors des pratiques de contrôle social qui la définissent et la répriment» (1984). Pour le sociologue, ce qui conduit certains individus à être placés en situation de déviance, est la différence entre les critères de jugement de la normalité d’une conduite produits par les institutions et, ceux qu’admettent les personnes qui défient cette normalité.

À un niveau individuel, le rejet des valeurs dominantes est le socle, l’alternative se construit ensuite par rencontre avec la culture «technoïde» (Pourtau, 2005: 71) jugée plus intéressante, d’abord par sa différence, puis en soi. «La conduite du délinquant est normale, par rapport aux principes de sa subculture, précisément parce qu’elle est anormale selon les normes de la culture globale» (Cohen, 1955 : 26).

Or, si les travellers entament une carrière déviante par l’organisation de fêtes techno clandestines, ils se marginalisent également en n’habitant pas un logement standard fixé. D’une lecture verticale, avec le déviant subalterne au normé, découle une lecture horizontale, être autre. Mais là est toute la complexité de cette volonté de distinction. De nos jours, les travellers techno sont donc soumis aux législations concernant leurs pratiques festives et à un imbroglio sur leur mode inaccoutumé d’habiter.

b) Le pêle-mêle sociopolitique de la mise en habitat mobile.

Selon le code de la construction et de l’habitation, le logement principal ne peut être que sédentaire. Ainsi, la non-reconnaissance juridique de la résidence mobile comme logement est un frein pour l’accès aux prestations sociales. En outre, l’absence de reconnaissance juridique de l’habitat mobile comme logement permanent dans les documents d’urbanisme élaborés par les communes (Plan d’Occupation des Sols) empêche l’installation durable des véhicules aménagés sur des terrains privés, mettant les habitants dans des situations d’occupation parfois pr écaires. D’autre part, le déni de cette forme d’habitat exclue les usagers des aides sociales, notamment pour le logement mais aussi aux prêts bancaires préférentiels.

En ce sens, la mobilité des travellers est de facto qualifiée de pratique déviante, sa contrepartie, le stationnement ou la sédentarité temporaire pose également problème. En effet, les pratiques nomades sont, depuis le XVème siècle, visées par des textes réglementant la présence de vagabonds, de commerçants ambulants, d’itinérants, de routards susceptibles de perturber l’ordre public. Sous le régime de Vichy, c’est encore l’itinérance qui fait l’objet de rapports et de décrets relatifs à l’interdiction de circulation des nomades sur la totalité du territoire français.

46

La loi Bessondéterm ine les obligations d’accueil des gens du voyage incombant aux communes de plus de 5000 habitants. Elle prévoit d’une part, d’assurer la libre circulation des biens et des personnes et de répondre à l’aspiration des gens du voyage itinérants à séjourner dans des lieux d’accueil dans des conditions décentes. D’autre part, la loi répond au souci des élus locaux d’éviter les stationnements illicites. Mais l’installation prévue d’une aire d’accueil déclenche souvent le soulèvement de la population locale. Les discours communs autour des gens du voyage refont surface et donnent l’occasion aux élus de stopper leurs démarches, inquiets des répercutions électorales de ce choix.

On pourrait rapprocher cette tendance des autochtones au phénomène américain «NIMBY [Not In My Back Yard] », étudié par le politologue Arthur Jobert (Jobert, 1998). Ce phénomène traduisible textuellement par [Pas dans mon arrière -cour] caractérise initialement l’opposition des riverains à l’implantation d’équipements polluants. Cette théorie peut s’appliquer à de nombreux projets imposés au nom de l’intérêt général mais considérés comme porteurs de nuisances. Autrement dit, avec l’exemple des aires d’accueil, le syndrome NIMBY explique que les personnes «n’ont rien contre, mais qu’elle ne veulent pas de ça chez elles.» Pour le chercheur du CÉVIPOF47 : «La multiplication des conflits d’aménagement a un sens politique : elle traduit l’émergence d’un nouveau modèle de construction de l’intérêt général » (Jobert, 1999).

Or, de manière générale , bien qu’il existe des similarités entre travellers et les gens du voyage, les travellers techno ne se réclament pas comme faisant parti de cette communauté, si vaste soit-elle. Effectivement, les gens dit du voyage regroupent de multiples catégories de populations itinérantes. On compte parmi elle, les populations immigrées de l’Europe de l’Est, plus connues sous le nom de roms ou de tsiganes, mais aussi des itinérants venus d’Espagne (gipsy) ou encore des communautés familiales françaises. Parmi eux, nous ne trouvons donc pas la trace de travellers. Refusant la mise en ghetto que constitue les aires d’accueil des gens du voyage, les travellers optent pour le stationnement libre mais illicite.

46 Loi Besson du 5juillet2000.

47 Cévipof: Centre d’études de la vie politique française.

Cependant, le mode d’habiter des travellers est soumis aux mêmes législations. Juridiquement, vivre dans une résidence mobile terrestre implique, nous l’avons vu des restrictions spatiales, mais également des restrictions budgétaires. En effet,

par exemple, toute personne ayant élu domicile principal dans une résid ence mobile, doit s’acquitter d’une taxe d’habitation.48 De manière à égaliser les devoirs du contribuable à l’ensemble de la population, cette taxe vient désormais s’appliquer aux usagers d’habitation mobile. Or, aujourd’hui, élire domicile principal dans un logement ambulant ne donne pas droit aux prestations sociales en matière de logement et d’aide à l’habitat. L’acquittement de cette taxe pose alors problème aux populations résidant dans un logis mobile.

Néanmoins, pour les travellers, il est rare qu’ ils s’acquittent de cette taxe puisqu’ils ne vivent réellement dans leur véhicule aménagé qu’une partie de l’année. En effet, nombreux sont les travellers qui possèdent une adresse postale fixée (chez les parents ou des amis) leur permettant ainsi de faire valoir une résidence principale sédentaire. Dès lors qu’un usager possède une adresse (par boîte postale ou par particulier), il peut prétendre à bénéficier des aides sociales, notamment en matière de logement.

Ceci étant dit, il n’en reste pas moins que les travellers, comme toutes les populations itinérantes, sont largement assimilés non seulement à la marginalité mais aussi à la précarité. Vivre dans un véhicule aménagé en logis représente pour la majorité des sédentaires un signe de grande précarité. Or, la question que les travellers posent à la société est celle de sa capacité à imaginer, concevoir, accepter des modes d’habiter divers, collectifs ou individuels, fixes ou mobiles.

Si la mobilité est comprise comme une activité productive plus que comme simple déplacement, et l’habitat mobile, comme une solution ad hoc face au mal-logement, alors nous pouvons concevoir le mode de vie des travellers techno comme une «mobilité socialement consacrée» (Clément, 2004: 175) et comme une forme de résistan ce face à l’injonction de sédentarité domiciliaire.

48 Loi des finances de 2006, du Code Général des Impôts.

Chapitre II
Les travellers: entre autonomie et dépendance.

a) Résider dans un logement mobile : une initiative complexe.

Discuter l’initiative d’habiter un logis mobile nous renvoie inéluctablement à la question du choix de ce mode de vie. Si pour certains auteurs, les travellers ont délibérément choisi de vivre ainsi «rejetant le confort des habitats traditionnels» (Hetherington, 2000: 65), pour d’autres, les travellers ont subi ce choix, «forcé à vivre sur les routes [É] » (Martin, 2002: 724) Dans ce chapitre, je ne cherche pas à trancher le débat sur la question du choix. C’est au regard de mes observations et de mes entretiens sur le terrain que je pense contribuer à la compréhension de cette initiative. Quel est donc le degré d’autonomie ou de dépendance des travellers? Sont-ils acteurs ou sujets de la mobilité?

Compte tenu de mes entrevues avec les travellers, j ‘ai noté que la mise en habitat mobile s’effectue pour deux raisons différentes et interdépendantes à la fois. D’une part, les personnes revendiquent un réel droit à l’instabilité spatiale, refusent de s’acquitter des frais liés à un domicile fixe et décident alors de s’installer dans un logis ambulant; d’autre part, les individus intègrent un moyen de transport habitable à défaut d’un foyer traditionnel.

Autrement dit, si l’on peut constater chez certains travellers un désir d’évasion et de liberté et par là même, le choix d’une mobilité vécue et choisie comme mode de vie, chez d’autres, ce choix est influencé par des ruptures de la vie sociale, souvent d’ordre professionnel ou sentimental et par le non-accès au logement standard.

«L’envie d’un camion m’est venue au début que j’ai découvert les free: marre de dormir à quatre dans une Renault 19. J’ai plus ou moins vécu dans mon ancien camion, et là je suis passé au poids lourd, pour me faire un appart sympa et surtout pour être mobile à tout moment. J’ai vécu un an en appart et franchement, marre de foutre des tunes par la fenêtre et de devoir payer X

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taxes à la con [É]»

«Quand on en discute entre potes, beaucoup relatent des passés de gamin et des familles voyageuses qui leur ont donné envie de vivre dans leur camion. Moi, au contraire, c’est le sédentarisme et la routine de mes parents qui m’ont poussé à bouger. » 50

«C’est un réel choix, mais qui à été difficile à mettre en oeuvre. On m’a gentiment prié de prendre la porte une fois le Bac obtenu, j’ai donc traversé la France pour atterrir en Bretagne, sans une thune et bien largué, j’ai découvert là -bas la teuf [fête en verlan] et des gens plus qu’ouverts, les travellers . Je ne connaissais pas ce milieu, je viens d’une famille plutôt fermée. J’ai tout de suite aimé cette façon de vivre, de voyager, de profiter, d’aller au gré du vent [É] Aujourd’hui, je suis toujours SDF, mais c’est parce que mon domicile me suit. » 51

Ces trois extraits d’entretien reflètent les divergences apparentes dans la mise en habitat mobile des travellers. En effet, même si la volonté d’autonomie demeure toujours palpable dans ces discours, indubitablement, ces choix restent influencés par une série d’incidences sociales. Les emménagements en logis mobile, qu’ils soient contraints ou choisis, sont liés à des changements de vie. Rupture sentimentale, conflit domestique, paupérisme, impasse dans l’accès au logement standard, précarité professionnelle sont autant de «retombées sociales» auxquelles les travellerssont ou ont été confrontées. Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, peu de travellers échangeraient leur résidence ambulante contre un habitat traditionnel.

49Maxime, 24 ans, intérimaire. Entretien du 16.10.2007. 50Paul, 25 ans, étudiant. Entretien du 22.11.2007.

51 Xavier, 23 ans, saisonnier. Entretien du 3.02.2008.

Par ailleurs, la mise en habitat mobile semble être de rigueur pour les travellers exerçant une activité professionnelle ambulante. En effet, les artisans, les travailleurs saiso nniers, les intérimaires ou encore les intermittents sont amenés à se déplacer toute l’année lors de foires, marchés et autres campagnes cultivées. Ainsi, pour conjuguer leur emploi qui dans sa fonction même, impose la mobilité, ces individus ont opté pour le véhicule aménagé en logis.

«Étant cuisinier et saisonnier, je ne peux pas prendre un loyer à chaque fois que je change de ville, et je ne peux pas non plus vivre à l’hôtel [É ] »52

Les sociétés industrielles sont ainsi dans une dynamique de mobilité. De nos jours, avec la mondialisation marchande continue, nous pouvons ressentir l’accélération de la migration des hommes, des biens, des services et des entreprises. Créant des catégories modernes et originales de voyageurs comme les travellers, la société suscite alors d’autres façons de vivre, d’habiter et de travailler. Prises sous le coup d’une injonction à la mobilité, ces personnes se font dès lors acteurs et sujets de ce mouvement, vers le nomadisme professionnel.

À la fois autonomes et dépendants de la société globale, les travellers créent ainsi les conditions d’une «mobilité socialement consacrée» (Clément, 2004 : 175). Autrement dit, d’une part, ils agissent indépendamment des normes sociétales notamment en matière de logement et d’autre part, ils se subordonnent aux usages sociaux de la mobilité, en particulier en s’adaptant à la demande de flexibilité professionnelle.

Dans la deuxième partie de ce chapitre, nous verrons plus amplement, comment cette initiative est vécue dans la vie routinière. Aussi, nous aborderons les difficultés sociales et politiques à habiter un logis mobile et les rapports concrets à la société globale. Nous comprendrons dès lors que la mise en habitation ambulante est juridiquement complexe et qu’elle engendre ainsi des discontinuités dans les politiques publiques.

52Nicolas, 28 ans, cuisinier. Entretien du 11.12.2007.

b) Les travellers, une existence ébranlée entre injonction à la mobilité et à la sédentarité.

En considérant le mode d’habiter des travellers, nous avons creusé le rapport qu’ils entretiennent à la société et à ses normes. En évaluant le degré d’autonomie et de dépendance des usagers d’habitation mobile, nous avons compris que l’initiative à résider dans un véhicule aménagé était sujette à controverse. On a ainsi envisagé la part d’implication des travellers dans leur mise en habitat mobile mais aussi la part de contraintes sociales qui a motivé ce choix.

Aussi, en examinant à l’échelle des populations nomades, les permanences et les discontinuités politiques, nous pouvons admettre que le mode de vie des travellers est complexe. Tant dans leur rapport aux institutions (pour les fêtes techno et pour le stationnement de leur maison mobile) que dans leur rapport aux populations locales, les travellers cohabitent ainsi difficilement avec la société locale et globale. Ces constats nous amènent alors à réfléchir sur deux injonctions sociétales : d’une part, l’injonction à la mobilité et d’autre part, l’injonction à la sédentarité.

Nous l’avons vu, nos sociétés industrialisées sont de plus en plus mobiles. La circulation des Hommes, des matières et des idées est toujours plus rapide et crée ainsi tout un panel de mobilités différentes. L’intérêt majeur d’appréhender les groupes sociaux par leurs mobilités spatiales, réside ainsi dans la compréhension d’impératifs comme la nécessité à être mobile. Ici, en étudiant les mobilités vécues des travellers, j ‘ai saisi non seulement les déplacements et le rapport au territoire mais aussi, le poids des mesures coercitives venant accélérer le rythme de vie de cette population. Rendre compte des espaces saisis par les travellers m’a donc permis de réaliser que cette formation sociale mobile est régie par une injonction à la mobilité.

La flexibilité de la mobilité des travellers semble mieux les caractériser que leur simple mobilité. Autrement dit, nous nous intéressons à une mobilité particulière, une mobilité que nous pouvons justement qualifier de flexible dans la mesure où elle permet l’adaptation à l’injonction à la mobilité spatiale et à la flexibilité professionnelle.

Par flexibilité, j’entends l’adaptation continue aux contraintes exogènes. La mobilité flexible est donc celle qui permet une telle adaptation permanente. Cela correspond notamment à la mobilité nécessaire pour se rendre sur des lieux de travail changeants comme c’est le cas pour les intérimaires, les travailleurs saisonniers ou pour les commerçants ambulants.

Or, questionner le rapport des travellers à la division du travail aide autrement à relativiser cette mobilité flexible, en notant que cette population est en réalité souvent prise entre désoeuvrement et occupation salariale temporaire. Les travellers ne sont pas carriéristes. Dès lors qu’ils mobilisent des compétences à l’adaptabilité professionnelle, la discontinuité de leurs emplois entraîne un autre rapport à la valeur travail. Ils accordent ainsi davantage d’importance à la valeur temps libre qu’à la valeur travail, quand bien même ils sont contraint d’exercer une activité salariale.

«C’est un avantage professionnel quant à la mobilité. »53

En comprenant l’adaptabilité de la personne mobile, on peut dès lors estimer toute la complexité de sa mobilité. Pour les intérimaires par exemple, les indicateurs de flexibilité témoignent de la variabilité des lieux de travail et de contrats précaires. Les missions d’intérim reflètent ainsi les exigences de mobilité flexible et amènent donc de nombreuses personnes, comme les travellers, à s’installer dans une résidence mobile de manière à s’adapter. La diffusion de la norme de mobilité est avérée. Elle montre comment les individus, en conjuguant mobilité flexible et adaptabilité, mettent en oeuvre leur intégration à la société globale et à l’exigence de mobilité professionnelle.

Or, si les travellers peuvent être qualifiés de mobiles flexibles, ils sont également pris sous le coup d’une injonction à la sédentarité domiciliaire. Opter pour une résidence mobile relève d’un choix contraint par l’injonction à la mobilité professionnelle mais aussi par le déni de l’exigence sociétale de logement standard fixé. La situation des travellers se comprend alors comme une négociation entre un besoin de sédentarité lié à l’injonction du travail, et le désir d’itinérance. L’impératif à la sédentarité peut être donc lu sous deux aspects : d’une part, c’est par les formes transitoires de salariat que les travellers sont contraints de fixer leur mobilité ; d’autre part, le rejet des normes en matière d’habitat traditionnel les conduit à résider dans un logis mobile.

53 Emilie, 23 ans, maître-chien.

Ainsi, c’est notamment, au regard de la situation infra du logement standard, que les travellers ont opté pour une mise en habitation mobile, réglant par là même la question du mal logement. Nos sociétés sont malades du logement. Les événements de l’hiver 2006 -2007 avec l’installation des tentes destinées à loger des sans-abri le long du canal Saint -Martin puis le vote d’une loi portant sur le droit du logement opposable n’ont fait qu’accentuer la prise de conscience qui s’exprime depuis maintenant plus de quinze ans. Dans la presse, les reportages sur les sans-abri alternent ainsi avec ceux sur les squatters expulsés. Les difficultés d’accès au logement des jeunes remplacent les incendies dans les immeubles insalubres tandis que des considérations sur la flambée des prix de l’immobilier viennent relayer des chroniques sur le phénomène des ménages ayant élu résidence de façon permanente dans des habitations mobiles.

Face à cette apparente crise du logement, il peut donc être mentionné l’important développement des « formes dénaturées de logement » (Vanoni & Robert, 2007: 9). À savoir, l’habitat mobile terrestre est en ce sens une réponse au non-accès au logement traditionnel et par conséquent, une solution face au mal-logement. Or, indépendamment du constat de malaise sociétal du logement, les usagers d’habitation ambulante comme les travellers semblent revendiquer leur mise en mobilité, contestant ainsi l’injonction à la sédentarité domiciliaire. En résidant dans un habitat mobile, les travellers concrétisent ainsi les atouts de cette initiative.

«Le camion m’a permis de vivre à moindre coût [É] »54

Même si un véhicule aménagé en logis représente un coût financier dans l’acquisition même puis dans son aménagement et sa maintenance mécanique, ce type d’habitat demeure économique. Aussi, devenir propriétaire d’un appartement ou d’une maison est un projet d’ordinaire réalisé sur le long terme (crédit sur trente ans), a contrario, l’acquisition d’un fourgon ou d’un camion, même s’il représente un coût, permet à son acquisiteur d’être propriétaire plus rapidement. Les travellers peuvent alors se décharger des charges locatives et du paiement d’un loyer.

54Pierre, 26 ans, saisonnier.

«Pas de loyers, ni d’abonnement à payer et l’assurance d’avoir toujours un chez-soi [É] »55

«C’est un choix anti-propriété privée. »56

Par ailleurs, comme l’exprime mon interlocuteur dans l’extrait d’entretien ci-dessus, vivre dans une résidence mobile peut être compris comme une forme de résistance face à l’injonction de stabilisation spatiale, à l’exigence d’être domicilié dans un logement standard. La non-accession au logement de droit commun semble ainsi être mise de côté au profit d’une revendication d’un droit à l’instabilité spatiale et à un habitat alternatif. Le mode d’habiter des travellers est donc légitimé par ses usagers et, tend même à devenir une mode. En effet, dans la population juvénile technoïde, nombreux sont ceux qui se lancent dans la vogue de l’aventure de l’habitation mobile.

«Être traveller, c’est devenu une mode. Avant, c’était vraiment rattaché aux teufs et aux voyages électroniques, aujourd’ hui, ça fait bien d’aller en free, d’écouter de la techno et de se considérer comme des travellers. En gros, si t’as pas un chien, un camion, des piercings et des platines pour mixer, ben t’es pas un vrai [É] Du coup, au final, les gens savent plus très bien ce que c’est qu’être traveller. Ils n’en connaissent pas l’histoire et c’est bien dommage [É] Franchement, c’était mieux avant! »57

Ce type de discours, rétroactif, est fréquent chez les personnes, travellers ou non, qui ont une certaine expérience du milieu technoïde des fêtes clandestines et du mode de vie qui en découle. Si de tout temps, le traveller a par contrainte «choisi» d’élire domicile dans un véhicule aménagé, c’est au quotidien qu’il a appris à se défaire du mode d’habiter traditionnel.

Ainsi, sur les quarante dernières années parcourues, le traveller expérimente l’habitation mobile terrestre et se dresse alors contre l’exigence à la sédentarité domiciliaire, revendiquant le droit à un logement différent. Conjuguant mobilité flexible et habitation ambulante, les travellers semblent aujourd’hui s’être dispensés d’un logement standard traditionnel. Le véhicule aménagé en logis représente ainsi une réponse concrète dans une société en carence de logement bon marché et où l’on aspire à être de plus en plus mobile et mobilisable.

55 Bastien, 30 ans.

56Mark, 35 ans, intermittent du spectacle.

57François, 32 ans, salarié dans une entreprise de prestations culturelles.

Conclusion
Les travellers comme prisme d’analyse de l’habitat mobile.

Au terme de notre tour d’horizon de la situation des travellers et de leur mode d’habitat insolite, force est de constater que cette formation sociale signifiante donne à voir les représentations58du logement ambulant. Au regard des trois parties exposées, nous avons pu concevoir l’histoire des différents mouvements de travellers. C’est sur les quarante dernières années que je me suis attachée à décrire non exhaustivement les faits historiques et sociopolitiques par lesquelles les travellers transparaissent. Le compte-rendu de ces événements et des analyses sociologiques élaborées, témoigne d’une population compréhensible par les marges. Autrement dit, c’est à la frange de la société globale, que les travellers figurent.

En ce sens, nous admettons que les travellers constituent une catégorie sociale de la déviance. La déviance au sens d’Howard Becker est «la transgression d’une norme acceptée d’un commun accord [É] La déviance est créée par la société : les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à certains individus et en les étiquetant comme des déviants» (1985 : 32-33).

Ainsi, c’est à travers l’organisation de fêtes techno clandestines et par la mise en habitation mobile que les travellers seraient aux yeux de la société globale normative, un groupe social déviant. Puisque les normes sociétales en matière de logement ne conçoivent pas l’habitat mobile comme domicile, les travellers sont donc considérés comme déviants et par là-même comme des marginaux. Aussi, dès lors que la législation n’autorise pas les rassemblements festifs spontanés comme les free-parties, nous pouvons reconnaître le caractère déviant de ces fêtes et du groupe qui les organise.

58 Les représentations sont pensées ici au sens d’Emile Durkheim. La représentation impose à l’individu des manières de penser et d’agir, et se matérialise dans les institutions sociales au moyen de règles sociales, morales et juridiques.

Par ailleurs, introduire le véhicule aménagé en logis a permis de comprendre les représentations sociales de cet habitat. L’étude du mode d’habiter des travellers a ainsi révélé l’expérience d’un quotidien singulier. Par l’acquisition d’un habitat mobile, nous avons relevé les coûts matériels, financiers et affectifs qu’elle engendre. Devenir propriétaire d’un logement ambulant est ainsi gratifiant. Il n’en reste pas moins que la possession d’un véhicule aménagé confronte parfois les travellers à des épreuves sociales et juridiques complexes.

La phénoménologie de l’habitat mobile nous a permis de traduire le sens de l’expérience à habiter un logement ambulant. La catégorie du chez-soi a toute son importance. En légitimant le vécu de l’intimité dans un véhicule aménagé en logis, nous notons que la frontière entre la sphère privée et la sphère publique est mince. L’intimité qui exprime d’ordinaire le retrait et le retour vers soi, témoigne chez les travellers d’une certaine publicité et d’un allant vers l’autre. Plus que dans tout autre habitat, le logement mobile est caractérisé par sa capacité à l’ouverture, permettant à la fois, l’isolement et la rencontre.

L’ouverture sur la question du confort a contribué à sa complexification au regard du logement mobile. Les travellers envisagent alors les bases élémentaires du confort et insistent sur les fonctions fondamentales. Être à l’abri du froid, pouvoir se restaurer et dormir confortablement font partie des piliers qui soutiennent l’état de confort et de bien-être intérieur. Or, le constat a également fait état de l’importance de l’environnement extérieur au véhicule aménagé. En effet, l’idée du confort chez les trave

llers est signifiante aussi bien dans l’agencement interne au véhicule aménagé, qu’au milieu auquel ils projettent de s’installer temporairement. Ainsi, le confort semble être absolu dès que l’espace investi offre les conditions nécessaires au bien-être pris extra-muros.

L’analyse des usages routiniers dans un habitat mobile participe d’ailleurs à la compréhension des compétences à habiter. A priori, les travellers mobilisent des compétences à habiter communes à tous, que l’on loge dans une résidence mobile ou un appartement. Ils reproduisent en quelque sorte les modèles culturels transmis par les normes sociétales. En ce sens, l’observation des pratiques habitantes des travellers a indiqué que leurs compétences restent à l’état de traces incorporées59.

59 Les traces incorporées sont comprises ici comme des habitus, au sens de Pierre Bourdieu.

Ainsi, croît-on déceler périodiquement d’autres manières d’habiter des travellers pour découvrir que ces personnes, installées dans la conjugalité, avec des enfants, habitent «traditionnellement ».

Néanmoins, l’expérience de la quotidienneté à habiter un véhicule aménagé montre l’existence de système réfléchi apparent, propre au logement ambulant. Autrement dit, les travellers démontrent la capacité, par exemple, à maîtriser les éléments qui les entourent. L’utilisation écologique et économique des ressources est ainsi de rigueur dans une habitation mobile. L’habitant a donc une utilisation raisonnée des énergies et des substances vitales. En ce sens, élire résidence principale dans un habitat mobile implique ainsi un mode de rationnement différent et une co nsommation pondérée des ressources.

C’est pourquoi, la mise en résidence mobile est une initiative sujette à controverses. En réalisant que ce choix est motivé par des mesures coercitives, force est de constater le faible degré d’autonomie des travellers. Nous constatons que cette formation est à la fois actrice et sujette de la mobilité. Indépendamment d’un désir apparent d’évasion et de liberté, la mobilité volontaire vécue et choisie comme mode de vie demeure déterminée par des incidences sociales. La non accession au logement standard et la précarité professionnelle que connaissent les travellers sont des causes transversales à l’enjeu d’habiter dans un véhicule aménagé. Aujourd’hui, il semble que cette population revendique ainsi le droit à l’instabilité spatiale et la reconnaissance de leur mode d’habiter.

C’est à l’issue de cette analyse que mon travail porte sur les permanences et les discontinuités sociopolitiques du mode de vie des travellers. Selon deux niveaux d’analyse, nous prenons acte, d’une part, du rapport des travellers à la société globale et à ses normes, et d’autre part, du tiraillement vécu entre mobilité et sédentarité. Au regard des activités festives des travellers, nous remarquons un décalage fort entre la société normative, refusant l’établissement des fêtes techno clandestines et la microsociété dans laquelle évolue les travellers. En effet, l’ambiance du refus qui domine ces festivités reflète une contestation mais une contestation non assumée puisque leur idéal n’est pas politique. Avec une vision quelque peu désespérée de la société, les travellers ne constituent pas un mouvement social, ni une organisation militante. Ils reflètent ainsi l’affiliation à une marginalité temporaire réalisée sans réserve dans ces zones festives devenues autonomes.

Le deuxième niveau d’analyse du mode de vie des travellers s’intéresse à l’imbroglio sociopolitique portant sur leur manière d’habiter. Au regard des différents constats socio juridiques, nous admettons que les travellers posent une question critique à la société. Force est de constater l’amalgame fait avec les gens du voyage et l’obscurité des normes en matière de logement ambulant, nous autorisons alors l’interrogation des travellers. À savoir, les normes instituantes de la société sont-elles capables d’envisager, de concevoir et d’accepter des modes d’habiter divers comme le véhicule aménagé en logis?

Tous ces constats amènent alors à réfléchir sur le sens que posent à la fois l’injonction à la mobilité, ici comprise comme mobilité flexible par le travail, et l’impératif à la sédentarité domiciliaire. Nous admettons sans difficulté que les travellers sont des mobiles flexibles, doués d’une compétence à l’adaptabilité professionnelle. En ce sens, l’injonction à la mobilité est quelque part le fer de lance de la volonté des travellers à l’instabilité spatiale et au désir d’évasion. D’autre part, l’exigence sociétale de la stabilisation des personnes par la mise en habitat traditionnel fixé, oppose les travellers à la société globale. L’injonction à la sédentarité domiciliaire semble ainsi être le fruit d’une forme de résistance chez les travellers. Au terme des réflexions menées sur cette injonction, nous admettons que les travellers, en s’adaptant à un mode d’habiter choisi sous contrainte, s’accommodent et revendiquent aujourd’hui leur droit à résider dans un habitat mobile.

Étudier les travellers comme prisme d’analyse de l’habitation mobile terrestre a déconstruit le paradoxe apparent né de la formule Habiter le nomadisme . Par l’analyse du mode de vie de ce groupe, j ‘ai réalisé qu’ils aménagent leur existence sociale en fonction d’une mobilité flexible qui régit leurs activités professionnelles et en fonction d’une hostilité constatée envers l’exigence à habiter traditionnellement. Enfin, cette recherche se veut être une contribution à la compréhension de cette formation sociale mobile et hétérogène. En effet, au regard des travellers, nous pouvons faire état d’une pluralité d’identités dénotée par la singularité de ce groupe. Autrement dit, les travellers sont pluriels: ils recouvrent tout un ensemble d’identités différentes. Sous la qualification de travellers, il apparaît clairement que nous sommes face à des personnes diverses, d’origines sociales confondues aux activités disparates. Ils sont en ce sens des hommes pluriels, soit: «des hommes qui n’ont pas toujours vécu à l’intérieur d’un seul et unique univers socialisateur, qui ont donc traversé et fréquenté plus ou moins durablement des espaces de socialisation différente. L’homme pluriel est donc porteur de dispositions, d’abrégés d’expériences multiples [É]» (Lahire, 1988)

Au terme de ce constat, je réalise qu’une recherche plus approfondie aurait toute son importance. La pluralité apparente des travellers stimule ainsi toute ma volonté à entreprendre et à poursuivre l’investigation de cet objet d’étude. Par ailleurs, au cours de ce travail de recherche, je me suis rendue compte que mes propos sur les représentations de l’habitat mobile et sur le quotidien des travellers pourraient être appliqués à bien d’autres groupes sociaux mobiles. En ce sens, j’estime que ce travail est une étude de cas, une porte d’entrée sur l’analyse de l’habitation ambulante et qu’il peut être lu comme la base d’une enquête plus globale sur le logement mobile terrestre. Ainsi, l’étude du mode d’habiter des travellers semble loin d’être achevé et je porte alors toute mon ambition à suppléer ce mémoire d’un projet de thèse portant sur la pluralité des publics demeurant dans une résidence mobile.

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Table des illustrations

Photographie 1 – Convoi dans le comté d’Hampshire – Grande-Bretagne – 1982. Photographie 2 – Free-party du sound-system Spiral Tribe – Sud France 1995 Photographie 3 – Festival de Stonehenge – Grande-Bretagne – Juin 1974.

Photographie 4 – Battle of the beanfield – Grande-Bretagne – Juin 1985.

Photographie 5 – Brocante – Festival Formby Point à Lancashire, Grande-Bretagne – 1988.

Photographie 6 – Premier grand rassemblement techno – Castlemorton, Grande-Bretagne – 1992.

Photographie 7 – World travellers adventures – Le sound-system Desert Storm – Bosnie – 1996.

Photographie 8 – Manifestation européenne protestant contre les violences policières lors de fêtes techno – Strasbourg – 2006.

Photographie 9 – Logo de la troupe de cirque Bassline Circus.

Photographie 10 – Bus et fourgons aménagés – Festival de St Chartier – Indre, France – 2007. Photographie 11 – Fourgon Mercedes 508D.

Photographie 12 – Maintenance mécanique.

Photographie 13 – Le coin cuisine d’un camion poids lourd aménagé – Cheltenham – Grande- Bretagne – 2007.

Photographie 14 – Entrée arborée, d’un camion caisse poids lourd – Cheltenham – 2007.

Photographie 15 – Rassemblement de passionnés de camions aménagés issus du forum Internet Mercotribe – Camargue, France – 2007.

Photographie 16 – Intérieur d’un camion caisse poids lourd – Londres, Grande-Bretagne – 2007.

Photographie 17 – Entrée d’un fourgon aménagé.

Photographie 18 – Arrière d’un fourgon aménagé – Stock de bois – Camargue, France – 2007. Photographie 19 – Panneau de signalisation à l’usage des gens du voyage.

Annexes

Loi 69-3 du 03 Janvier 1969

Loi relative à l’exercice des activités ambulantes et au régime
applicable aux personnes circulant en France sans domicile ni résidence fixe

Entrée en vigueur le 01 Janvier 1971

Titre Ier : Exercice des activités ambulantes et délivrance des titres de circulation. 

Article 1

Toute personne physique ou morale, ayant en France son domicile, une résidence fixe depuis plus de six mois ou son siège social, doit, pour exercer ou faire exercer par ses préposés une profession ou une activité ambulante hors du territoire de la commune où est situé son habitation ou son principal établissement en faire la déclaration aux autorités administratives. Cette déclaration doit être renouvelée périodiquement.

La même déclaration est exigée de tout ressortissant d’un des Etats membres de l’Union européenne qui justifie d’un domicile ou d’une résidence fixe depuis plus de six mois ou de son siège social dans un État membre de l’Union européenne autre que la France, pour l’exercice sur le territoire national d’une profession ou activité ambulante.

Si le déclarant n’est pas ressortissant d’un des Etats membres de la Communauté européenne ou d’un autre État partie à l’accord sur l’Espace économique européen, il devra justifier qu’il réside régulièrement en France depuis cinq années au moins.

Article 2

Les personnes n’ayant ni domicile ni résidence fixes de plus de six mois dans un État membre de l’Union européenne ne peuvent exercer une activité ambulante sur le territoire national que si elles sont ressortissantes de l’un de ces Etats. Elles doivent être munies d’un livret spécial de circulation délivré par les autorités administratives.

Les personnes qui accompagnent celles mentionnées à l’alinéa précédent, et les préposés de ces dernières doivent, si elles sont âgées de plus de seize ans et n’ont en France ni domicile, ni résidence fixe depuis plus de six mois, être munies d’un livret de circulation identique.

Les employeurs doivent s’assurer que leurs préposés sont effectivement munis de ce document, lorsqu’ils y sont tenus.

Article 3

Les personnes âgées de plus de seize ans autres que celles mentionnées à l’article 2 et dépourvues de domicile ou de résidence fixe depuis plus de six mois doivent, pour pouvoir circuler en France, être munies de l’un des titres de circulation prévus aux articles 4 et 5 si elles logent de façon permanente dans un véhicule, une remorque ou tout autre abri mobile.

Article 4

Lorsque les personnes mentionnées à l’article 3 justifient de ressources régulières leur assurant des conditions normales d’existence notamment par l’exercice d’une activité salariée, il leur est remis un livret de circulation qui devra être visé à des intervalles qui ne pourront être inférieurs à trois mois par l’autorité administrative. Un livret identique est remis aux personnes qui sont à leur charge.

Article 5

Lorsque les personnes mentionnées à l’article 3 ne remplissent pas les conditions prévues à l’article précédent, il leur est remis un carnet de circulation qui devra être visé tous les trois mois, de quantième à quantième, par l’autorité administrative.

Si elles circulent sans avoir obtenu un tel carnet, elles seront passibles d’un emprisonnement de trois mois à un an.

Article 6

Les titres de circulation ne peuvent être délivrés aux personnes venant de l’étranger que si elles justifient de façon certaine de leur identité.

La validité du livret spécial de circulation prévu à l’article 2, des carnet et livret prévus aux articles 3, 4 et 5, doit être prorogée périodiquement par l’autorité administrative.

Titre II: Communes de rattachement. 

Article 7

Toute personne qui sollicite la délivrance d’un titre de circulation prévu aux articles précédents est tenue de faire connaître la commune à laquelle elle souhaite être rattachée.

Le rattachement est prononcé par le préfet ou le sous-préfet après avis motivé du maire.

Article 8

Le nombre des personnes détentrices d’un titre de circulation, sans domicile ni résidence fixe, rattachées à une commune, ne doit pas dépasser 3% de la population municipale telle qu’elle a été dénombrée au dernier recensement.

Lorsque ce pourcentage est atteint, le préfet ou le sous-préfet invite le déclarant à choisir une autre commune de rattachement. Le préfet pourra, dans les conditions fixées par décret en Conseil d’État, apporter des dérogations à la règle établie au premier alinéa du présent article, notamment pour assurer l’unité des familles.

Article 9

Le choix de la commune de rattachement est effectué pour une durée minimale de deux ans. Une dérogation peut être accordée lorsque des circonstances d’une particulière gravité le justifient. Toute demande de changement doit être accompagnée de pièces justificatives, attestant l’existence d’attaches que l’intéressé a établies dans une autre commune de son choix.

Article 10

Le rattachement prévu aux articles précédents produit tout ou partie des effets attachés au domicile, à la résidence ou au lieu de travail, dans les conditions déterminées par un décret en Conseil d’État, en ce qui concerne :

– La célébration du mariage;

– L’inscription sur la liste électorale, sur la demande des intéressés, après trois ans de rattachement ininterrompu dans la même commune;

– L’accomplissement des obligations fiscales;

– L’accomplissement des obligations prévues par les législations de sécurité sociale et la législation sur l’aide aux travailleurs sans emploi ;

– L’obligation du service national.

Le rattachement à une commune ne vaut pas domicile fixe et déterminé. Il ne saurait entraîner un transfert de charges de l’État sur les collectivités locales, notamment en ce qui concerne les frais d’aide sociale.

Titre III: Dispositions diverses. 

Article 11

Des décrets en Conseil d’État détermineront la nature des activités ambulantes concernées par la présente loi ; ils détermineront en outre les modalités d’application des titres Ier et II ci- dessus et notamment les conditions dans lesquelles la déclaration prévue à l’article 1er sera reçue ; les délais dans lesquels elle sera renouvelée ; les justifications à exiger du déclarant et les pièces prouvant que la déclaration a été effectuée ; les conditions dans lesquelles les titres de circulation seront délivrés et renouvelés et les mentions devant y figurer; les modalités des contrôles particuliers permettant d’établir que les détenteurs des titres de circulation mentionnés aux articles 2, 3, 4 et 5, et les mineurs soumis à leur autorité ont effectivement satisfait aux mesures de protection sanitaire prévues par les lois et règlements en vigueur; les conditions dans lesquelles le maire, conformément à l’article 7, doit donner son avis motivé et dans lesquelles les personnes titulaires d’un titre de circulation apporteront les justifications motivant la dérogation prévue par l’article 9.

Article 12

Les dispositions qui précèdent ne sont pas applicables aux bateliers. Elles ne font pas obstacle à l’application des conventions et traités internationaux.

Article 13

Sont abrogées toutes dispositions contraires à la présente loi et notamment la loi modifiée du 16 juillet 1912 sur l’exercice des professions ambulantes et la réglementation de la circulation des nomades, l’article 1649 quater, paragraphe 3 du code général des impôts, le troisième alinéa de l’article 102 du code civil.

Article 14

Les dispositions de la présente loi entreront en vigueur le 1er janvier 1971. Toutefois, dès la publication de la loi, le visa des carnets anthropométriques prévus aux articles 3 et suivants de la loi modifiée du 16 juillet 1912 sera remplacé par un visa mensuel délivré par le commissaire de police ou le commandant de brigade de gendarmerie.

Le Président de la République : Charles DE GAULLE.

Le Premier ministre, Maurice COUVE DE MURVILLE.

Le ministre d’État, garde des sceaux, ministre de la justice, par intérim, Jean-Marcel JEANNENEY.

Le ministre de l’intérieur, Raymond MARCELLIN.

CRIMINAL JUSTICE AND PUBLIC ORDER ACT 1994
PART V
PUBLIC ORDER: COLLECTIVE TRESPASS OR NUISANCE ON LAND

Powers to remove trespassers on land

61. (1) If the senior police officer present at the scene reasonably believes that two or more persons are trespassing on land and are present there with the common purpose of residing there for any period, that reasonable steps have been taken by or on behalf of the occupier to ask them to leave and-

(a) that any ofthose persons has caused damage to the land or to property on the land or used threatening, abusive or insulting words or behaviour towards the occupier, a member of his family or an employee or agent of his, or

(b) that those persons have between them six or more vehicles on the land, he may direct those persons, or any of them, to leave the land and to remove any vehicles or other property they have with them on the land.

(2) Where the persons in question are reasonably believed by the senior police officer to be persons who were not originally trespassers but have become trespassers on the land, the officer must reasonably believe that the other conditions specified in subsection (1) are satisfied after those persons became trespassers before he can exercise the power conferred by that subsection.

(3) A direction under subsection (1) above, if not communicated to the persons referred to in subsection (1) by the police officer giving the direction, may be communicated to them by any constable at the scene.

(4) If a person knowing that a direction under subsection (1) above has been given which applies to him-

(a) fails to leave the land as soon as reasonably practicable, or

(b) having left again enters the land as a trespasser within the period ofthree months beginning with the day on which the direction was given, he commits an offence and is liable on summary conviction to imprisonment for a term not exceeding three months or a fine not exceeding level 4 on the standard scale, or both.

(5) A constable in uniform who reasonably suspects that a person is committing an offence under this section may arrest him without a warrant.

(6) In proceedings for an offence under this section it is a defence for the accused to show –

(a) that he was not trespassing on the land, or

(b) that he had a reasonable excuse for failing to leave the land as soon as practicable or, as the case may be, for again entering the land as a trespasser.

(7) In its application in England and Wales to common land this section has effect as if in the preceding subsections of it-

(a) references to trespassing or trespassers were references to acts and persons doing acts which constitute either a trespass as against the occupier or an infringement ofthe commoners’ rights; and

(b) references to « the occupier » included the commoners or any of them or, in the case of common land to which the public has access, the local authority as well as any commoner.

(8) Subsection (7) above does not-

(a) require action by more than one occupier; or

(b) constitute persons trespassers as against any commoner or the local authority if they are permitted to be there by the other occupier.

« vehicle » includes –

(a) any vehicle, whether or not it is in a fit state for use on roads, and includes any chassis or body, with or without wheels, appearing to have formed part of such a vehicle, and any load carried by, and anything attached to, such a vehicle; and

(b) a caravan as defined in section 29(1) ofthe Caravan Sites and Control ofDevelopment Act 1960; and a person may be regarded for the purposes of this section as having a purpose of residing in a place notwithstanding that he has a home elsewhere.

62.(1) If a direction has been given under section 61 and a constable reasonably suspects that any person to whom the direction applies has, without reasonable excuse-

(a) failed to remove any vehicle on the land which appears to the constable to belong to him or to be in his possession or under his control; or

(b) entered the land as a trespasser with a vehicle within the period ofthree months beginning with the day on which the direction was given, the constable may seize and remove that vehicle.

(2) In this section, « trespasser » and « vehicle » have the same meaning as in section 61.

Powers in relation to raves

63. (1) This section applies to a gathering on land in the open air of 100 or more persons (whether or not trespassers) at which amplified music is played during the night (with or without intermissions) and is such as, by reason of its loudness and duration and the time at which it is played, is likely to cause serious distress to the inhabitants of the locality; and for this purpose-

(a) such a gathering continues during intermissions in the music and, where the gathering extends over several days, throughout the period during which amplified music is played at night (with or without intermissions); and

(b) « music » includes sounds wholly or predominantly characterised by the emission of a succession of repetitive beats.

(2) If, as respects any land in the open air, a police officer of at least the rank of superintendent reasonably believes that –

(a) two or more persons are making preparations for the holding there of a gathering to which this section applies,

(b) ten or more persons are waiting for such a gathering to begin there, or

(c) ten or more persons are attending such a gathering which is in progress, he may give a direction that those persons and any other persons who come to prepare or wait for or to attend the gathering are to leave the land and remove any vehicles or other property which they have with them on the land.

(3) A direction under subsection (2) above, if not communicated to the persons referred to in subsection (2) by the police officer giving the direction, may be communicated to them by any constable at the scene.

(4) Persons shall be treated as having had a direction under subsection (2) above communicated to them if reasonable steps have been taken to bring it to their attention.

(5) A direction under subsection (2) above does not apply to an exempt person.

(6) If a person knowing that a direction has been given which applies to him-

(a) fails to leave the land as soon as reasonably practicable, or

(b) having left again enters the land within the period of 7 days beginning with the day on which the direction was given, he commits an offence and is liable on summary conviction to imprisonment for a term not exceeding three months or a fine not exceeding level 4 on the standard scale, or both.

(7) In proceedings for an offence under this section it is a defence for the accused to show that he had a reasonable excuse for failing to leave the land as soon as reasonably practicable or, as the case may be, for again entering the land.

(8) A constable in uniform who reasonably suspects that a person is committing an offence under this section may arrest him without a warrant.

« exempt person », in relation to land (or any gathering on land), means the occupier, any member of his family and any employee or agent of his and any person whose home is situated on the land;

« land in the open air » includes a place partly open to the air; « local authority » means –

(a) in Greater London, a London borough council or the Common Council of the City of London;

(b) in England outside Greater London, a district council or the council of the Isles of Scilly;

(c) in Wales, a county council or county borough council; and

« occupier », « trespasser » and « vehicle » have the same meaning as in section 61.

(11) Until 1 st April 1996, in this section « local authority » means, in Wales, a district council.

64. (1) If a police officer of at least the rank of superintendent reasonably believes that circumstances exist in relation to any land which would justify the giving of a direction under section 63 in relation to a gathering to which that section applies he may authorise any constable to enter the land for any of the purposes specified in subsection (2) below.

(2) Those purposes are-

(a) to ascertain whether such circumstances exist; and

(b) to exercise any power conferred on a constable by section 63 or subsection (4) below.

(3) A constable who is so authorised to enter land for any purpose may enter the land without a warrant.

(4) If a direction has been given under section 63 and a constable reasonably suspects that any person to whom the direction applies has, without reasonable excuse-

(a) failed to remove any vehicle or sound equipment on the land which appears to the constable to belong to him or to be in his possession or under his control; or

(b) entered the land as a trespasser with a vehicle or sound equipment within the period of 7 days beginning with the day on which the direction was given,

the constable may seize and remove that vehicle or sound equipment.

(5) Subsection (4) above does not authorise the seizure of any vehicle or sound equipment of an exempt person.

(6) In this section –

« exempt person » has the same meaning as in section 63;

« sound equipment » means equipment designed or adapted for amplifying music and anysame equipment suitable for use in connection with such equipment, and « music » has the meaning as in section 63; and

« vehicle » has the same meaning as in section 61.

65. (1) If a constable in uniform reasonably believes that a person is on his way to a gathering to which section 63 applies in relation to which a direction under section 63(2) is in force, he may, subject to subsections (2) and (3) below-

(a) stop that person, and

(b) direct him not to proceed in the direction of the gathering.

(2) The power conferred by subsection (1) above may only be exercised at a place within 5 miles ofthe boundary ofthe site ofthe gathering.

(3) No direction may be given under subsection (1) above to an exempt person.

(4) If a person knowing that a direction under subsection (1) above has been given to him fails to comply with that direction, he commits an offence and is liable on summary conviction to a fine not exceeding level 3 on the standard scale.

(5) A constable in uniform who reasonably suspects that a person is committing an offence under this section may arrest him without a warrant.

(6) In this section, « exempt person » has the same meaning as in section 63.

66.(1) Where a person is convicted of an offence under section 63 in relation to a gathering to which that section applies and the court is satisfied that any sound equipment which has been seized from him under section 64(4), or which was in his possession or under his control at the relevant time, has been used at the gathering the court may make an order for forfeiture under this subsection in respect of that property.

(2) The court may make an order under subsection (1) above whether or not it also deals with the offender in respect of the offence in any other way and without regard to any restrictions on forfeiture in any enactment.

(3) In considering whether to make an order under subsection (1) above in respect ofany property a court shall have regard-

(a) to the value of the property; and

(b) to the likely financial and other effects on the offender of the making of the order (taken together with any other order that the court contemplates making).

(4) An order under subsection (1) above shall operate to deprive the offender of his rights, if any, in the property to which it relates, and the property shall (if not already in their possession) be taken into the possession of the police.

(5) Except in a case to which subsection (6) below applies, where any property has been forfeited under subsection (1) above, a magistrates’ court may, on application by a claimant of the property, other than the offender from whom it was forfeited under subsection (1) above, make an order for delivery of the property to the applicant if it appears to the court that he is the owner ofthe property.

(6) In a case where forfeiture under subsection (1) above has been by order of a Scottish court, a claimant such as is mentioned in subsection (5) above may, in such manner as may be prescribed by act of adjournal, apply to that court for an order for the return of the property in question.

(7) No application shall be made under subsection (5), or by virtue of subsection (6), above by any claimant of the property after the expiration of 6 months from the date on which an order under subsection (1) above was made in respect ofthe property.

(8) No such application shall succeed unless the claimant satisfies the court either that he had not consented to the offender having possession of the property or that he did not know, and had no reason to suspect, that the property was likely to be used at a gathering to which section 63 applies.

(9) An order under subsection (5), or by virtue of subsection (6), above shall not affect the right of any person to take, within the period of 6 months from the date of an order under subsection (5), or as the case may be by virtue of subsection (6), above, proceedings for the recovery of the property from the person in possession of it in pursuance of the order, but on the expiration of that period the right shall cease.

(10) The Secretary of State may make regulations for the disposal ofproperty, and for the application of the proceeds of sale of property, forfeited under subsection (1) above where no application by a claimant of the property under subsection (5), or by virtue of subsection (6), above has been made within the period specified in subsection (7) above or no such application has succeeded.

(11) The regulations may also provide for the investment of money and for the audit of accounts.

(12) The power to make regulations under subsection (10) above shall be exercisable by statutory instrument which shall be subject to annulment in pursuance of a resolution of either House of Parliament.

(13) In this section-

« relevant time », in relation to a person- (a) convicted in England and Wales of an offence under section 63, means the time of his arrest for the offence or of the issue of a summons in respect of it;

(b) so convicted in Scotland, means the time of his arrest for, or of his being cited as an accused in respect of, the offence; « sound equipment » has the same meaning as in section 64

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