Gaz de schiste : colonisation et nazisme

D’une part, le gaz de schiste est un nouveau mode de colonisation, en particulier parce que cette fois, ce sont les pays autrefois colons qui sont colonisés.
D’autre part, cette colonisation uniquement industrielle et financière s’apparente à l’entreprise nazie.

Choquant, peut-être. C’est en tous cas la réflexion que m’a inspirée la vidéo réalisée par l’artiste québécois François Cliche.

Gaz de schiste : la 3e colonisation

L’exploitation du gaz de schiste est la 3e colonisation due aux êtres humains.

Elle succède à la colonisation par des pays puissants qui sont ainsi constitué des empires dont ils ont asservi les populations, pillé les richesses et auxquels ils ont parfois apporté l’écriture, la lecture et la possibilité de s’émanciper. Ce qui fut la première colonisation.

Au temps des vieilles colonies a succédé l’indépendance des pays colonisés. Quelqu’un rapportait la question d’un Africain angoissé par le départ des Français : «Quand allez-vous revenir ?» Il aurait été facile de rassurer cet Africain en lui disant que la France était toujours là, l’école, l’administration et l’armée ayant simplement laissé la place à des entreprises bien françaises comme Total.

En effet, la plupart des anciennes colonies ont été le champ d’exploitation d’une nouvelle colonisation par des multinationales comme Total qui s’est illustré notamment en Birmanie en soutenant les régimes dictatoriaux en place et en saccageant l’environnement. Ce fut la deuxième colonisation, toujours d’actualité. Voyez la région du golfe du Niger au Nigeria, par exemple: Sinistre gaz de schiste: en guise d’introduction.

Entre la colonisation première mouture et la décolonisation, nous avons eu la colonisation du monde par les Nazis, inédite dans son horreur absolue, certes brève et inachevée. Malgré des millions de morts, l’humanité l’a échappé belle, cette fois-là. Mais ce modèle de colonisation vient de renaître.

Maintenant en effet, s’ouvre avec le gaz de schiste, aux États-Unis, au Canada et dans toute l’Europe la troisième ère de colonisation, par des multinationales de l’hydrocarbure. Leur gigantesque richesse, leurs gigantesques machines, leur techniques puissantes, leur détermination absolue imposent leur vision nazie de la vie : l’être humain et la nature comme champ d’exploitation jusqu’au trognon et trognon compris, comme ressources exploitables jusqu’à leur destruction totale. (Avec les DRH, les entreprises française ont pris le bon pli).

Gaz de schiste et nazisme

Gaz de schiste nazi ? oui, car Hitler et ses nazis ont lancé et réalisé cette vision. La solution finale, c’est en concert avec l’industrie allemande qu’ils l’ont réalisée.

Exploiter des esclaves décharnés, affamés, humiliés, battus, exténués, les exploiter jusqu’à la mort, dans les usines allemandes d’armement ou de produits chimiques, annexes des grands camps comme Auschwitz (IG Farben, Siemens, etc.), dans des mines de sel (le camp de Dora), assassiner en masse des êtres humains avec du gaz (le Ziklon), comme des poux, après avoir fait trier leurs habits et leurs biens, faire arracher les dents en or sur les cadavres pour en faire des lingots, faire brûler des êtres humains dans des fours crématoires, transformer les morts en savon ou en abats-jour (avec la peau), faire de pseudos expériences médicales d’un sadisme indescriptible sur des êtres humains bien vivants, déporter des millions de gens par des transports soigneusement organisés (voyez Eichmann) dans des camps où tout est réglé et répertorié (tout autant que bordélique et boueux), tout pour finir dans des morts affreuses, voilà la vision nazie du monde, industrielle et bureaucratique.

(Soit dit en passant, la haine particulière de Hitler à l’encontre des Juifs est tout à fait significative.)

Avec Hitler, l’Europe était en train de devenir une succession de camps de concentration et de camps d’extermination. Rien à voir avec les massacres et les génocides, aussi affreux soient-ils, qui ont marqué et qui traversent toujours l’histoire de l’humanité.

Les industriels du gaz de schiste parviendront, efficacement et rapidement, à faire du monde un champ de destruction massive, avec les derricks comme miradors.

C’est un nouveau mode de colonisation. Cette fois, ce ne sont plus des nations qui partent à la conquête d’autres nations. Ce sont des entreprises qui conquièrent le monde sans être freinés ni arrêtés par le droit des nations ni par le droit international.

Dans son petit pamphlet, Indignez-vous, Stéphane Hessel décrit ainsi «l’enjeu au sortir de la seconde guerre mondiale», toujours d’actualité, selon lui,  :

(…) s’émanciper des menaces que le totalitarisme a fait peser sur l’humanité. Pour s’en émanciper, il faut obtenir que les États membres de l’ONU s’engagent à respecter ces droits universels. C’est une manière de déjouer l’argument de pleine souveraineté qu’un État peut faire valoir alors qu’il se livre à des crimes contre l’humanité sur son sol. Ce fut le cas d’Hitler qui s’estimait maître chez lui et autorisé à provoquer un génocide. [— Stéphane Hessel, Indignez-vous p.15]

Stéphane Hessel est un homme de bien mais la vision du monde qu’il exprime est totalement dépassée. Les droits universels ne sont rien au regard des gros industriels. J’ajouterai aussi qu’Hitler ne s’estimait pas «maître chez lui». Ça, c’était bon pour les Khmers rouges. Hitler s’estimait maître du monde avec son «IIIe Reich pour mille ans». Les industriels du gaz de schiste s’estiment les maîtres du monde. Qui peut les arrêter ?

Hitler a été vaincu parce que les intérêts anglais, américains et russes ne s’accordaient pas à ceux du dictateur. Mais dans cette colonisation actuelle du 3e type, pas d’indépendance ni de libération à envisager dans un futur incertain. Comparez le film italien La Vie est belle, (R. Benigni) et le roman américain The Road (La Route., Cormac McCarthy).

Dans le film italien, il y a une fin à l’horreur des camps, il y a même une fin heureuse car le petit garçon retrouve sa mère dans les rires et la joie. Le père a donc réussi à protéger son fils à la fois de l’horreur quotidienne et de la mort.

Dans The Road, l’errance est infinie car le pays, la nature, le paysage sont absolument détruits. Il ne reste que des résidus très dispersés et cachés de nourriture, de matériel récupérable, et enfin d’humanité. Un père et son fils, poussant un caddie, définissent ensemble un minimum commun d’humanité qui se résume en un unique commandement : ne pas manger un autre être humain. L’anthropophagie n’a en effet rien d’extraordinaire en temps de famine. Mais la disette donne lieu à une nouvelle sorte d’esclaves, enfermés dans une cave en attendant d’être dévorés par des hommes plus forts qui les ont capturés. Dans ce temps de catastrophe, il s’agit de la survie d’un résidu d’humanité sans quoi, c’est vraiment la fin des temps. Et encore, le livre garde un peu d’optimisme. Le petit garçon rencontre une famille humaine après la mort de son père.

Ce livre est une mise en garde et non l’analyse politique du monde actuel comme Le Capital de Marx. Nous ne vivons pas dans la littérature même si la vie est morte sans elle. Qui sauvera le petit garçon, qui sauvera la génération qui suit ?

L’espoir fait vivre

J’ai vraiment peur du jour prochain où la récitation de la poésie effrayante de Dante sera notre seule consolation, comme elle le fût pour Primo Levi à Auschwitz.

Mais comme depuis les années 1970, nous ne sommes plus habitués à apprendre des textes par cœur, le “par cœur” étant dénigré dans les tous cas par nos élites éducationnistes, alors, que nous restera-t-il dans le champ de boue universel ? L’errance interminable de quelques survivants poussant un caddie de supermarket, symbole de notre société de consommation, en quête d’un reste d’humanité à dévorer ou à rejoindre, au choix ?

Vidéo de François Cliche, artiste québécois: SOLSTICE_gazschistes.m4v. Pour voir cette vidéo sans aller voir Youtube ou Dailymotion, suivez le guide: Vidéos sans espionnage:

youtube-dl -f webm https://www.youtube.com/watch?v=k3Yl_KUgZf8

À voir aussi sur Sinistre gaz de schiste: L’assaut final contre le bien commun, film-documentaire qui illustre le slogan «La cupidité est un puits sans fond» — voyez Carnet de voyage: Manif’ contre le gaz de schiste, Ardèche, fév. 2011
Sources:

  • Primo Levi, Si c’est un homme, (1958), Paris, Julliard, 1987.
  • Roberto Benigni, La Vita é bella, (La Vie est belle), 1997.
  • Cormac McCarthy, The Road (La Route), 2005.
  • Stéphane Hessel, Indignez-vous, Édition Indigènes, Collection «Ceux qui marchent contre le vent», 10e éd., 2010. Merci à Rose-fifi de m’avoir prêté ce petit livre.