Dans mon théâtre mental

Souvenirs, Lucretia
Souvenirs, Lucretia

Qu’est-ce que ça fait dans mon théâtre mental? 

Depuis mes mésaventures de psy, l’’idée que je suis attirée par des femmes parce que j’ai été victime de violences sexuelles m’encombre toujours l’esprit, quand bien même je n’y accorde aucun crédit. Dans mon théâtre mental, je l’entends souvent de manière dénigrante ou réhabilitante. (Alors qu’en réalité mes proches ont tous très bien réagi à mon coming out, et n’ont en tout cas pas réagit comme dans mon imagination, la seule personnes a m’avoir mis des batons dans les roues c’est ma psy.) Alors pourquoi est-ce que ces idées m’encombrent et m’oppressent toujours en arrière fond? Voilà grossièrement le genre de phrases que mon cerveau anxieux déblatère entre la veille et le sommeil ou dans des moments de rêverie:

1) L’option dénigrante envers l’homosexualité sous couvert de compréhension: « je comprend, des hommes t’on fait du mal alors tu as peur d’eux et tu te tourne vers les femmes pour remplir ton besoin affectif ». Ce qui revient à faire réaffirmer l’hétérosexualité comme naturelle (et obligatoire), en bref si tu n’es pas attirée par des hommes « normalement », il te faudrait chercher une explication dans quelque chose d’ « anormal » qui t’es arrivé pour comprendre cet « anormalité ».

2) L’option réhabilitante:  finalement si une cause « anormale » (et jugée comme négative) a été trouvée aux symptômes, sans cette cause tu aurais été « normale/saine/bonne ». « il y a donc espoir que tu le redeviennes, que tu puisses « guérir ». »

Cette idée que les violences sexuelles « créent » des lesbiennes, raisonnablement, ça ne tient de toute manière pas debout. Si toutes les victimes de violences sexuelles devenaient lesbiennes, il y en aurait beaucoup plus. En tout cas les statistiques produites sur ces sujet laissent à penser que très peu de lesbiennes s’affichent (1 à 1,5% pour des pays européens), elles sont encore moins présente dans les statistiques que les victimes de violences (qui ne s’exposent pas toutes non plus mais ou on arrive à des trucs genre 1 femme sur 3 ayant été victime de violences sexuelles).Mais je cherche toujours une explication à ces paroles et ces associations d’idées dénigrantes et agressantes produites par mon propre cerveau. D’où viennent-elles si elles ne viennent pas de ma famille? La seule réponse que je trouve est dans le bain de culture hétéronomée dans lequel nous sommes toutes constamment plongées, par la pub, les films, les livres…

Désaffiliation et affiliations de genre/orientation sexuelle

Dans mon entourage il y a des personnes (aussi bien des femmes cis que des femmes trans (butch, F to M)) qui s’identifient comme lesbiennes, or quelques unes disent avoir des attirances pour des femmes mais ne s’identifient pas pour autant comme homosexuelles (ni bisexuelles, elles s’identifient soit à rien soit comme hétéra). Il y a également dans mon entourage des personnes qui s’identifient comme lesbiennes et ont occasionnellement des relations sexuelles avec des hommes aussi. Mon intuition c’est que le fait de s’identifier ou non comme lesbienne quand on ressent de l’attirance pour des femmes pourrait être en rapport avec le degré de désaffiliation avec la famille (et d’autres sphères normatives de la société comme formation/travail.)

S’exposer comme étant attirée par une personnes du même sexe, c’est remettre en cause l’hétéronormativité et s’exposer à des sanctions sociales. L’ostracisme et la désafiliation sont des sanctions redoutables. être confronté à des discours qui veulent nous changer ou nous traiter comme des malades (avec ou sans espoir de guérison), petit à petit cela peut amener à incorporer ce point de vue et a refouler nos désirs ou à se détacher, et à se désafilier de la famille et des amis qui défendent les valeurs de l’hétéropatriarcat. La rupture peut être ouvertement violente aussi, dans le cas de désolidarisation, de sanction d’ostracisme de la famille, voir d’agression.

La désaffiliation est un châtiment. “Tu n’es plus ma fille”. Le lien élémentaire, le premier maillon qui relie notre société est brisé, le socle et la courroie de transmission cruciale de ses valeurs nous rejette à l’extérieur. mais quelle place reste-t-il à l’extérieur? Un châtiment effrayant, en somme le bannissement de la normalité, la bannissement à une vie anormale.

Aussi, celles qui en portent déjà les stigmates auront-elles plus de facilité à se lancer dans d’autres identifications/affiliations qui comportent ce même risque d’être exposées à la désaffiliation. Parmi les femmes de mon entourages qui ont été victimes de violences sexuelles et/ou s’identifient comme lesbiennes, la plupart sont en situation de rupture avec leur famille (et celles qui ne le sont pas ont fait le choix (raisonné ou non) de ne pas s’identifier comme victime de violence sexuelle/lesbienne). Dans les cas ou la personne s’est exposée comme ayant vécu des violences sexuelles, la famille les a soit ouvertement rejeté en les responsabilisant (« tu es une pute! »); ou désolidarisée en niant ou en écrasant sous le seau du silence leur vécu de victime. Ainsi la corrélation que je vois entre victimes de violences sexuelles et lesbiennes et celle de la désaffiliation. Une fois incomprises, niées, injustement blâmée d’être une « mauvaise fille », l’être à nouveaux ne présente plus autant de danger puisque le châtiment ultime, la désafiliation, est déjà infligé. En bref, quand tu es déjà une « mauvaise fille » une fois, c’est plus facile de l’être la deuxième fois, la 3 fois….et le châtiment n’est pas exponentiel, il est déjà en place et reste relativement stable.

Il te reste entre autres options à te politiser et chercher d’autres affiliations ou à essayer de revenir en rampant vers ceux qui t’on répudiée. Si tu as une place confortable au sein de ta famille et des valeurs dominantes de la société, il sera plus risqué pour toi de la perdre. Si tu adhère (consciemment ou non) à ces valeurs de l’hétéropatriarcat, tu sera doublement châtiée, car ces valeurs s’exprimeront dans la bouche des autres et aussi dans ta propre tête. D’ailleurs, même quand on pense avoir remis en question ces normes, l’emprise que peut avoir la pensée dominante et sa propagande constante dans nos vies quotidiennes est très puissante.

être conformes à un modèle et des valeurs a quelque chose de rassurant. Savoir qu’on est membre légitime d’un groupe grâce à notre conduite conforme assure un soutient dont il ne faut pas sous-estimer le confort (voir la nécessité émotionnelle.). C’est là que je vois l’explication symétrique de celles qui ont des relations sexuelles (aussi) avec des hommes et s’identifient comme lesbiennes. L’identification en tant que Lesbienne/trans/queer est une déclaration de guerre. (je le pense moi en tout cas, au vue des conséquences). Dans les quelques cercles lesbiens politisées que j’ai fréquenté, sortir du modèle “subversif” de gouine qui t’es proposé, (une figure qui s’est beaucoup construite en opposition et qui finalement est assez réductrice), ça équivaut souvent à être à nouveau exposée à la désaffiliation, cette fois du côté de la contre-culture féministe lesbienne. (Je ne parle que de 3 groupes que j’ai fréquentés, il ne faut pas généraliser. Je ne veux pas dévaloriser tous ces groupes et le milieu en général. D’ailleurs, même dans les groupes que j’ai fréquenté, il y avait plusieurs voix dissonantes pour rompre l’uniformité. Ce que je critique c’est une tendance que j’ai ressenti et discuté à plusieurs reprises).

Le sexe des personnes dont on fantasme ou avec lesquelles on baise, finalement ça n’est pas ça l’enjeu. L’enjeu est un enjeu de définition, d’identification (auto ou imposée) qui nous place dans le camp des « bonnes filles » ou des « mauvaises filles ». Et quand on n’est ni assez “bonne”, ni assez “mauvaise”, on va où?

Larmes, 2015, Lucretia.

Désaffiliation et travail du sexe

Par analogie de raisonnement, là aussi il y a stigmate et châtiment « normatif ». à force d’être traité de pute, le devient-on? Et quel autre modèle la société nous offre-t-elle si on est pas une « bonne fille? ». D’ailleurs le viol est à la fois la menace, l’épouvantail pour la garder dans le droit chemin et qu’elle ne devienne pas « mauvaise fille »,  et le moyen pour la châtier, lui assurant par la même occasion ce statut. La peur et la honte. Les deux levier du pouvoir exercé par l’hétéropatriarcat.

Lorsque l’élément « malade » ne guéris pas (en ne récidivant pas dans ses activités et des affiliations et en ne remettant pas en cause le châtiment infligé) alors on ampute (la désaffiliation). Quand tu es un homme et que tu n’as plus de place dans la société, tu deviens un voleur, un mac, un dealer. Quand tu es une femme, tu deviens une voleuse, une pute, une dealeuse.

Si la question du travail du sexe t’intéresse, je te recommande pour une approche socio-anthropologique de lire Paola Tabet (“La grande arnaque” (2004)) et Lilian Mathieu (“La condition prostituée” (2007), “Genèse et logiques des politiques de prostitution en France” (2013)). Et intéresses-toi à Morgane Merteuil, secrétaire générale du  syndicat du travail sexuel (STRASS), en 2012 elle a écrit « Libérez le féminisme ! », un peu d’air frais dans ces vieux (d)ébats!

Lucretia.

Mes articles sont des réflexions libres à partir de mon vécu, mais il va de soit que mon cheminement a été nourri également par des écrits. Je souhaiterais citer plusieurs auteures feministes qui m’ont largement influencé (valable pour tous mes articles). En vrac: Christine Delphy, Nicole-Claude Mathieu ( je conseille vivement son texte « Quand céder n’est pas consentir »), Virgine Despentes (je conseille “King kong theory” parce que c’est le seul que j’ai lu pour l’instant mais j’ai hâte d’en lire plus).

Cris, 2015, Lucretia

Lucretia: “Pourquoi n’a-t-elle a pas utilisé son couteau contre son violeur ?”

Lucrèce, Lucas Cranach (vers 1540-1545)
Lucrèce, Lucas Cranach (vers 1540-1545)

Petite fille, j’ai conçu une fascination pour un portrait de Lucrèce que j’avais vu au musée. Je suis restée longuement à le regarder et j’ai demandé à mon père pourquoi elle tenait un poignard. Il m’a raconté, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, que c’était une dame romaine qui avait été violée par un prince et que pour échapper au déshonneur elle devait se suicider.

On ne se rend pas toujours compte du poids des mots, et ces associations entre viol et déshonneur, puis entre déshonneur et suicide m’ont hanté longtemps, sans que j’en puisse retracer l’origine dans mon cerveau. Jusqu’à ce jour ou j’ai vu un second tableau sur Lucrèce et où je me suis dit: “Pourquoi n’a-t-elle pas utilisé son couteau contre lui ?” Si Lucrèce avait été un homme, je parie que c’est ce qui aurait été attendu d’elle pour récupérer son honneur, tuer le violeur au lieu de se donner bêtement la mort. Et d’ailleurs pourquoi ce crime entache-t-il de honte non seulement son auteur-e  mais aussi sa victime ? Parle-t-on de déshonneur à quelqu’un qui vient d’être cambriolé ou menacé de mort? Attend-on de quelqu’un qui vient d’être victime d’une agression qu’ille se punisse en se donnant la mort?

Jan Sanders van Hermessen
Tarquin et Lucrèce de Jan Sanders van Hermessen (vers 1500 – vers 1566)

J’en suis arrivée à l’idée que le viol n’est pas un crime comme les autres, mais que profondément il a à voir avec la notion de châtiment. Et si l’on regarde un peu autour de nous parmi les représentations de femmes dans les images, les contes, les films, nous trouvons partout des incitations à être des “bonnes filles” et des menaces envers les “mauvaise filles”. Et la menace ultime n’est pas la mort pour une femme, mais le viol. En tout cas on m’a souvent mise en garde de voyager seule, ou même de sortir dans ma propre ville seule en me disant que je risquais de me faire violer (et on m’a jamais dit que je risquais de me faire frapper ou tuer). Et profondément j’ai toujours eu bien plus peur d’être violée que d’être tuée. Cette menace est proférée contre celle qui fait les choses qui ne lui sont pas permise, celle qui va à l’encontre du modèle de féminité imposé ou celle qui est simplement autonome dans ses choix et ses actes.

Le viol est à la fois menace, l’épouvantail pour garder dans le droit chemin ” la bonne fille” afin qu’elle ne devienne pas “mauvaise fille”;  et le moyen pour la châtier, lui assurant par la même occasion ce statut de “mauvaise fille” déshonorée. la peur et la honte: les deux levier du pouvoir exercé par l’hétéropatriarcat.

J’ai lu récemment le merveilleux livre féministe d’histoire de l’art “Histoire de l’art d’un nouveau genre” d’Anne Larue. J’y ai découvert le tableau “Timoclée tue le capitaine d’Alexandre le grand” d’Elisabetta Sirani, qui raconte l’histoire la vengeance d’une femme de thèbes, violée par un capitaine d’Alexandre le grand. Timoclée aurait piégé son violeur en lui faisant croire que toute sa fortune était cachée dans un puit, pour ensuite l’y précipiter et le lapider. Dans la représentation que nous en donne Sirani, Timoclée est en train de pousser l’infâme capitaine  thrace en lui écartant largement les cuisses, rappelant le l’origine de la vengeance.

Elisabetta Sirani, Timoclée jetant le capitaine thrace dans le puits, 1659, Musée de Capodimonte, Naples.
Elisabetta Sirani, Timoclée jetant le capitaine thrace dans le puits, 1659, Musée de Capodimonte, Naples.

En voilà une belle représentation d’audace, de force et de vengeance! Représentation ma foi peu commune de la femme violée (dans la peinture ou dans les médias actuels d’ailleurs), où la femme violée est avant tout une victime passive, qui attend le secourt d’un mâle pour la venger. En parlant de représentations de femmes fortes et vengeresses, c’est probablement dans le cinema qu’on en trouve le plus d’exemple (il y a même un genre pour ça le “rape and revenge movie”) et on ne peut qu’évoquer le film de Virgine Despentes “Baise-moi”. D’ailleurs, j’ai envie de mettre une citation en contrepied du fatal “déshonneur” de la femme violée dont je parlais plus haut au sujet de Lucrèce. C’est Manu qui s’exprime ainsi après un viol collectif.

« Je peux dire ça parce que j’en ai rien à foutre de leurs pauvres bites de branleurs et que j’en ai pris d’autres dans le ventre et que je les emmerde. C’est comme une voiture que tu gardes dans une cité, tu laisses pas des trucs de valeur à l’intérieur parce que tu peux pas empêcher qu’elle soit forcée. Ma chatte, je peux pas empêcher les connards d’y rentrer et j’y ai rien laissé de précieux… »

Cette citation me plaît parce qu’elle pulvérise cette sacralisation du sexe comme “le lieu” de “l’honneur”, de la “pureté” (si tu es chaste ou mariée) (mais aussi tout un débarras de notion “intimité” etc. ) et montre qu’on ne doit pas forcément être réduite à néant par cette expérience.

Alors, Lucrèces d’aujourd’hui, ne retournez pas le poignard de la honte et de la culpabilité contre vous. Et n’attendez pas non plus que d’autres hommes vous protègent, défendez-vous. Et osez vous foutre du déshonneur, ce n’est pas le violeur qui a tué Lucrèce, elle s’en est chargé toute seule.

Finalement, la raison pour laquelle j’ai choisi le pseudonyme de luctretia, c’est pour donner à ce nom une nouvelle vie de fière combattante, à défaut de pouvoir la rendre à cette dame romaine.

Lucretia.

Je souhaiterais citer plusieurs auteures féministes qui ont influencé mes réflexions dans tous mes articles. En vrac: Christine Delphy, Nicole-Claude Mathieu (je conseille vivement son texte «Quand céder n’est pas consentir »), Virgine Despentes (je conseille “King kong theory” parce que c’est le seul que j’ai lu pour l’instant mais j’ai hâte d’en lire plus).

Et en bonus: L’histoire de Lucrèce telle qu’elle est contée sur Wikipédia:

Lucrèce “est la fille de Spurius Lucretius Tricipitinus et l’épouse de Lucius Tarquinius Collatinus. Elle est renommée par sa beauté et plus encore par sa vertu. Sextus Tarquin, l’un des fils du roi Tarquin le Superbe, en conçoit un désir coupable. Venu en hôte chez Tarquin Collatin2, il drogue et viole Lucrèce. Si elle ne lui cède pas, il menace de la tuer et de mettre dans son lit un esclave mort, comble de l’infamie. Après le départ de Sextus Tarquin, Lucrèce fait venir son père, avec Publius Valerius Publicola, et son mari, ce dernier accompagné de Lucius Junius Brutus. Lucrèce, après leur avoir expliqué le forfait du prince et avoir réclamé vengeance, se donne la mort, par un couteau qu’elle tenait caché. Lucrèce est considérée comme un exemplum (histoire d’une personne dont les actes sont dignes d’être imités), car elle n’est pas coupable, et ne veut pas donner l’exemple d’une femme qui aurait survécu au déshonneur.”

Tarquin et Lucrèce
Lucrèce et Sextus de Jacques Blanchard (1600 – 1638)