L’ouragan d’un anticapitalisme authentique

Georges Lapierre, Être ouragans, L’insomniaque, 2015.

C’est généralement en termes d’acquisition que l’on imagine la connaissance, une accumulation de nouvelles informations dans notre cerveau. Mais parfois il s’agit plutôt d’un processus de révélation ; on retire les voiles qui nous cachaient une vérité que nous avions toujours connue, au fond, mais que l’on n’avait jamais tout à fait su ni saisir ni articuler.

Tel est bien le cas avec un livre que j’ai emprunté, récemment, de la bibliothèque-infokiosque du village et qui a été écrit par Georges Lapierre, coauteur avec Yves Delhoysie du classique L’Incendie millénariste (1987). Cette œuvre de 680 pages, éditée par L’insomniaque en 2015, Etre ouragans : écrits de la dissidence, est composée de trois parties – la première explore nos perceptions de la réalité, la deuxième examine les origines du capitalisme et la troisième se concentre sur la résistance et la répression contemporaines au Mexique, au travers des luttes autochtones dans le Oaxaca et le Chiapas.

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Ce que j’ai surtout retenu du livre, c’est le caractère fondamental de notre société moderne        « occidentale » et les raisons pour lesquelles je l’ai toujours trouvée répugnante, avant même que, dans ma jeunesse, je sois en âge de comprendre pourquoi. Lapierre insiste sur le fait que ce qui marque notre civilisation, et qui la distingue d’autres cultures passées et présentes, c’est qu’il s’agit d’une culture entièrement marchande. C’est non seulement la façon dont elle s’organise, mais la façon dont elle voit, la façon dont elle pense. La cosmovision de notre société, pour reprendre le terme de Lapierre, repose entièrement sur l’argent et son échange. Comme il le dit : Dans une société marchande nous sommes tous marchands, nous avons tous la pensée du grand marchand capitaliste dans la tête, nous pensons tous à l’argent. Les implications de notre descente dans une cosmovision à base d’argent sont énormes. Nous nous retrouvons dans un monde creux et superficiel, entièrement dominé par les cyniques d’Oscar Wilde, ceux qui connaissent le prix de tout et la valeur de rien.

Lapierre analyse d’autres cultures où l’échange de dons joue un rôle crucial dans la cohésion communautaire et la façon dont l’attitude marchande revient à une séparation de l’individu de la collectivité. Cet individu isolé ne devient rien d’autre qu’un soumis, un esclave du système. Dès la plus haute antiquité c’est bien l’esclave qui est réduit à n’être qu’un individu, un homme séparé de sa communauté ou de son peuple; un homme qui n’est plus animé par sa propre pensée (c’est-à-dire par la pensée de la collectivité à laquelle il appartient) mais par celle de son maître.

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Parfois, Lapierre semble secouer la tête avec étonnement. Comment serait-il possible, pourtant, qu’une mentalité si étrangère à toute culture humaine saine ait pu finir par dominer l’espèce ? N’oublions pas que, dans une société traditionnelle, le marchand est l’étranger, celui qui ne respecte pas les règles du jeu social, et voilà que cet être qui s’est mis à l’écart de la vie sociale, qui n’entre pas dans le jeu des obligations réciproques et qui n’agit plus que pour son propre compte, est en passe de conquérir la planète. Il montre très clairement que cette domination marchande n’est pas quelque chose qui aurait évolué progressivement ou aurait en quelque sorte émergé naturellement par le biais de consensus. La vision du monde capitaliste a toujours été imposée par la force.

Il cite l’exemple de l’Australie, où les Aborigènes devaient se soumettre à l’idée que les colons britanniques se faisaient de l’échange ou disparaître : massacres, déportations, réserves ou camps de concentration ; les indigènes et leur point de vue sur le monde n’intéressent pas les colons britanniques, ils sont éliminés ou parqués. De plus en plus, dit Lapierre, une violence absolue est utilisée pour imposer le règne de l’argent. La violence est au cœur du capitalisme… Se soumettre au système-monde capitaliste, consciemment ou non, c’est toujours se faire violence (n’est-ce pas, messieurs les psychanalystes ?).

L'Australie, 1905
L’Australie, 1905

Avec la violence, il y a aussi la tromperie. Une partie de la domination totalitaire de la pensée marchande implique la dissimulation de la nature marchande de notre société : on est amené à oublier tout espoir de pouvoir jamais vivre autrement. La voix de notre maître nous raconte, de l’intérieur de nos têtes colonisées, que tout cela est tout à fait normal, louable, nécessaire, que c’est tout simplement la « vraie vie » à laquelle nous devrions nous adapter et succomber.

Ce manque de conscience est l’un des voiles qui nous empêchent de comprendre notre société. Mais on pourrait y ajouter toutes les critiques insuffisantes de notre société contemporaine qui n’embrassent pas ce problème fondamental d’un état d’esprit marchand, dont le marxisme, dit Lapierre. Il souligne que l’analyse du capitalisme de Marx se construit au sein du système capitaliste lui-même et reste donc coincée à l’intérieur de la cosmovision marchande. En fait, Marx n’a jamais remis en cause la forme d’échange qu’il connaissait et que connaissait son époque, il en a saisi les mécanismes, qu’il a pu critiquer, mais il n’en a pas critiqué l’esprit (ou si peu).

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Selon Lapierre, la théorie sociale de la classe n’explique point comment notre civilisation contemporaine a touché le fond. Il insiste sur le fait qu’une opposition authentique au capitalisme ne peut jamais provenir d’un état d’esprit largement capitaliste lui-même, et ne peut jamais s’en tenir aux tentatives de réformer ce système, pour le rendre plus agréable et plus libéral ou pour le placer sous le contrôle d’un autre groupe de personnes.

Il ne s’agit pas de conquérir le pouvoir et de s’emparer de l’État, mais de lutter contre le pouvoir; s’opposer à tout projet venu d’en haut ou d’ailleurs. C’est sur le terrain de la résistance à un projet capitaliste – mines, barrages, éoliennes, monoculture, usines de production de marchandises, lignes à haute tension, autoroutes, voies à grande vitesse, etc., que l’on peut juger de la réalité et de la validité de la lutte, de son authenticité. Toutes les autres formes de revendication – lutte contre la pauvreté, pour un salaire décent, pour l’emploi, pour l’accès aux marchandises, à un toit, à la culture, à l’essence, à l’éducation, à la citoyenneté, à la démocratie, etc., sont déjà une victoire du monde marchand.

Bien que le livre de Lapierre m’ait inspiré et, à la fois, informé, il faut préciser que je suis en forte opposition avec certains aspects plus théoriques de son analyse. Notamment quand il s’en prend au concept de « nature », qu’il considère comme produit de la séparation de l’humanité du monde autour d’elle. D’une part, il y aurait l’humanité, comme sujet, et, d’autre part, il y aurait un objet externe nommé « nature ». Même si, en effet, nos contemporains se servent à l’occasion de ce terme dans ce sens-là, nous ne sommes pas obligés de l’interpréter en tant que tel : en témoigne, par exemple, le slogan tant aimé par les militants écolos qui dit qu’ils ne défendent pas la nature, mais que « nous sommes la nature qui se défend ». Devrions-nous inventer un mot alternatif et « acceptable » pour dénommer la vie sur la planète, dont l’humanité fait partie ? Pour moi, il est logique de récupérer le mot « nature » dans le sens le plus large plutôt que de le rejeter comme en quelque sorte contaminé par une mauvaise utilisation.

nous sommes la nature qui se défend

Lapierre étend son antipathie envers le mot « nature » en rejetant le concept de la nature humaine, qui serait utilisée pour asservir l’homme. Pour lui, l’être humain est caractérisé par son cerveau pratiquement vide de tout contenu à sa naissance et il déclare: l’être humain est un concept. Pour Lapierre, la société est tout, semble-t-il ; la cosmovision de la société marchande d’aujourd’hui façonnerait complètement les êtres humains qui y habitent, de la même manière que les cosmovisions d’autres cultures, passées et présentes, formeraient ceux qui y vivent.

Mais si toute notre pensée vient de la société au sein de laquelle nous sommes élevés, comment pourrions-nous jamais arriver à penser en dehors de l’état d’esprit de cette société ?

Comment, Georges Lapierre, par exemple, aurait-il jamais réussi à se retrouver à l’extérieur de la cosmovision marchande, la critiquant d’une manière si efficace ?

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Si, moi, je suis né, effectivement, comme un être vierge et qu’ensuite les lois de la culture marchande m’ont été imposées, comment est-ce que j’aurais pu comprendre, à un moment donné dans ma jeunesse, que quelque chose ne fonctionnait pas avec cette même culture marchande ?

Même si ma réponse initiale était confuse, qu’est-ce qu’il y avait en moi qui était resté distinct de la culture dans laquelle j’avais été élevé et qui m’a pourtant permis de la regarder d’une manière critique, de sentir qu’elle ne correspondait pas à ce que je considérais comme « juste»?

Ici, on revient à l’idée de la réalisation de connaissances comme dévoilement de vérités déjà connues. Pourquoi les penseurs de la gauche (y compris Lapierre, évidemment) ont-ils un tel problème avec l’idée que les êtres humains sont nés avec certaines qualités, potentiels et attentes qui sont innés ?

Nous ne trouvons pas impossible de comprendre qu’un oiseau est né avec la capacité innée de construire un certain type de nid, par exemple, mais la notion de capacités équivalentes chez les êtres humains semble poser problème.

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De toute évidence, les êtres humains ne sont pas liés par leurs instincts de la même manière que le sont les autres animaux – et ceci est une différence importante. Mais cela ne signifie pas que ces instincts-là n’existent plus, même s’ils sont souvent occultés par les exigences culturelles.

Ne serait-il pas possible qu’il y ait quelque chose qui s’appelle la nature humaine ; pas une version faussement universelle, imposée partout par des colonisateurs centralisants, mais une véritable nature humaine, vivante, organique et indéfinissable ?

Ne serait-il pas possible que cette nature humaine, authentiquement universelle, comprenne l’instinct de vivre en coopération, librement, sans l’esclavage salarié, sans l’exploitation et la misère de la prison-monde de l’argent ?

Et cela ne pourrait-il pas expliquer pourquoi c’est toujours se faire violence que de se soumettre au système actuel, en violation de ses tendances naturelles ?

Cela ne pourrait-il pas expliquer pourquoi Georges Lapierre et des millions d’autres dans le monde marchand continuent de rejeter les antivaleurs inhumaines du capitalisme industriel, de la culture mondiale marchande, et d’insister pour qu’un autre monde soit possible ?

Et cela ne serait-il pas une bonne chose si tel était le cas, plutôt qu’une cause d’angoisses ou d’évasions idéologiques ?

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Merci à la bibliothèque dans la brume

English version here

About Paul Cudenec 130 Articles
Paul Cudenec is the author of The Anarchist Revelation; Antibodies, Anarchangels & Other Essays; The Stifled Soul of Humankind; Forms of Freedom; The Fakir of Florence and Nature, Essence and Anarchy and The Green One. All of these have been published by Winter Oak Press - www.winteroak.org.uk. He is also a member of Shoal Collective, a cooperative of independent writers and researchers, writing for social justice and a world beyond capitalism.

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